Livre ana­ly­sé

Réfé­rences

Stof­fel (Jean‐François), Compte ren­du de M. Blay, « Relire “Des révo­lu­tions des orbes célestes” de Nico­las Coper­nic », in Revue des ques­tions scien­ti­fiques, tome 190, 2019, n°1 – 2, pp. 207 – 209.

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Michel Blay

Des révolutions des orbes célestes 

Blay (Michel), Relire « Des révo­lu­tions des orbes célestes » de Nico­las Coper­nic. – Paris ; Pékin ; Phi­la­del­phie : Nuvis édi­tions, 2017. – 150 p. – (Adver­so fulmine).

Cet ouvrage risque de prê­ter à confu­sion, voire à décep­tion, si on n’est pas ins­truit du véri­table objec­tif, nul­le­ment trans­pa­rent, de son auteur. À lire son titre, on pour­rait rai­son­na­ble­ment croire que son ambi­tion consiste à nous per­mettre de « relire » la par­tie la plus lisible du De revo­lu­tio­ni­bus de Coper­nic. Vont dans ce sens le fait que le texte ini­tial de Michel Blay est pré­sen­té comme une « pré­sen­ta­tion » et que le texte de Coper­nic, désor­mais pré­sen­té, occupe rien de moins que les deux tiers du volume. Mais si tel avait été l’objectif véri­table de l’auteur, nous ne dou­tons pas qu’il aurait eu soin de nous four­nir, de cet extrait de l’œuvre coper­ni­cienne, un texte latin et une tra­duc­tion qui soient de meilleure qua­li­té que ce qu’il nous offre, à savoir la reprise de la ver­sion ini­tiale pro­duite par Alexandre Koy­ré. Rap­pe­lons en effet que c’est en 1934 que le célèbre his­to­rien de la pen­sée scien­ti­fique publiait chez Alcan ce qui allait res­ter, durant plus de quatre‐vingts ans, la seule tra­duc­tion fran­çaise digne de ce nom des pièces limi­naires et des onze pre­miers cha­pitres du livre I du De revo­lu­tio­ni­bus. Enri­chi d’une intro­duc­tion et de com­men­taires, son livre pro­po­sait, en vis‐à‐vis, le texte ori­gi­nal, don­né d’après le manus­crit de l’œuvre (Thorn, 1873), ain­si que sa tra­duc­tion fran­çaise. En 1970, la Librai­rie Albert Blan­chard met­tait sur le mar­ché un nou­veau tirage anas­ta­tique de ce tra­vail, en le com­plé­tant heu­reu­se­ment par une liste d’errata éta­blie par Edward Rosen et com­por­tant pas moins de 124 entrées. En 1998, l’éditeur Dide­rot réédi­tait l’ensemble du tra­vail koy­réen, mais sans four­nir le texte latin et sans ni don­ner ni inté­grer les cor­rec­tions d’Ed. Rosen. Si, aujourd’hui, Michel Blay four­nit (l’un der­rière l’autre et non en vis‐à‐vis) le texte ori­gi­nal et sa tra­duc­tion par Koy­ré, les cor­rec­tions d’Ed. Rosen ne sont tou­jours pas ren­sei­gnées ni prises en compte : le lec­teur qui vou­dra dis­po­ser d’un texte ori­gi­nal fiable sera donc obli­gé d’intégrer lui‐même, à par­tir de l’édition de 1970, les 94 cor­rec­tions rela­tives au texte coper­ni­cien. À cette pre­mière rai­son qui nous convainc déjà que nous devons faire fausse route vient s’en ajou­ter une seconde : si l’objectif véri­table de ce livre était bel et bien de mettre à la dis­po­si­tion des lec­teurs néo­phytes les par­ties les plus célèbres du De revo­lu­tio­ni­bus, Michel Blay, pro­fi­tant de la paru­tion, en 2016 aux « Belles Lettres », d’une édi­tion et d’une tra­duc­tion fran­çaise inté­grales du texte de De revo­lu­tio­ni­bus lui‐même (et non de son manus­crit), aurait cer­tai­ne­ment délais­sé cet ancien tra­vail koy­réen au pro­fit de cette récente édi­tion qui, par sa qua­li­té, est appe­lée à faire désor­mais autorité.

Une deuxième hypo­thèse nous vient alors à l’esprit : si Michel Blay conti­nue à recou­rir à l’édition de Koy­ré désor­mais inévi­ta­ble­ment sup­plan­tée par celle des « Belles‐Lettres » n’est-ce pas parce qu’il a vou­lu conser­ver la mémoire de ce tra­vail koy­réen, certes aujourd’hui dépas­sé, mais qui, quatre‐vingts ans durant, a exer­cé une influence consi­dé­rable, comme en atteste, par exemple, ses tra­duc­tions en espa­gnol (Eudé­ba, 1965) et en ita­lien (Tori­no, 1975) ? Voi­là qui serait assu­ré­ment par­fai­te­ment légi­time, mais dans ce cas, Michel Blay n’aurait pas man­qué de réédi­ter ce tra­vail dans son inté­gra­li­té (avec l’introduction et les notes du célèbre his­to­rien) et de lui adjoindre une pré­face des­ti­née à le contex­tua­li­ser. Comme ce n’est pas le cas, tel ne doit pas être non plus l’objectif qu’il s’est fixé.

En réa­li­té, loin d’être cen­tré sur le texte de Coper­nic, loin de pro­po­ser une nou­velle édi­tion du tra­vail de Koy­ré, cet ouvrage — nous le com­pre­nons enfin ! — trouve sa rai­son d’être dans le texte limi­naire de Michel Blay et vise, par ce texte, à mettre à la dis­po­si­tion d’un plus large public la thèse que cet auteur a déjà énon­cée dans ses pré­cé­dents ouvrages (Dieu, la nature et l’homme, Armand Colin, 2013, et Cri­tique de l’histoire des sciences, CNRS édi­tions, 2017). Aus­si, les cent pages occu­pées par le texte et la tra­duc­tion du De revo­lu­tio­ni­bus n’ont-elles plus que le sta­tut d’annexe à ce que nous avons com­pris être l’essentiel.

Syn­thé­ti­sons donc cette thèse, mais sans la com­men­ter (nous le ferons dans la Revue d’histoire ecclé­sias­tique *). Alors que le cos­mos est appré­hen­dé, dans le monde aristotélico‐médiéval, par deux approches sou­vent anta­go­nistes, celle de la phi­lo­sophe natu­relle sou­cieuse de dire la véri­té et la beau­té du monde et celle de l’astronomie dési­reuse de « sau­ver les phé­no­mènes », des savants anté­rieurs à Coper­nic (à savoir Peur­bach et Albert de Brud­ze­wo) tentent de conci­lier ces deux points de vue, mal­gré un géo­cen­trisme per­sis­tant qui, par sa dicho­to­mie entre monde sub­lu­naire et monde supra­lu­naire, main­tient une sépa­ra­tion onto­lo­gique entre le sen­sible, asso­cié au monde ter­restre, et l’intelligible, iden­ti­fié avec le monde céleste. Ce désir de conci­lia­tion, d’obédience néo­pla­to­ni­cienne, ne suf­fit pour­tant pas à rendre compte du geste par lequel l’astronome polo­nais fait voler en éclat cette antique dicho­to­mie en pla­çant la Terre dans le ciel. Aus­si faut‐il, pour com­prendre le geste coper­ni­cien, recou­rir à une seconde influence : celle de la pen­sée chré­tienne qui, non seule­ment, est par­ti­cu­liè­re­ment atten­tive à l’approche de la phi­lo­so­phie natu­relle et à l’intelligible, puisque c’est, pour elle, une voie vers la recon­nais­sance d’un Dieu créa­teur, mais qui, en outre, est habi­tuée à pen­ser l’unité des contraires dans la mesure où c’est pré­ci­sé­ment ce qu’est venu opé­rer le Christ par son incar­na­tion. Or que fait Coper­nic ? En consi­dé­rant notre Terre comme par­fai­te­ment sphé­rique — ce qu’elle n’est évi­dem­ment pas ! —, il la sous­trait à l’ordre du sen­sible pour l’associer à l’ordre intel­li­gible du monde céleste, ce qui, d’ailleurs, le conduit à lui accor­der un mou­ve­ment par­fai­te­ment cir­cu­laire de révo­lu­tion. S’il peut ain­si allè­gre­ment réa­li­ser ce qui était tota­le­ment impen­sable pour un pen­seur de l’Antiquité, à savoir mettre à bas l’opposition fon­cière entre mondes sen­sible et intel­li­gible, c’est pré­ci­sé­ment parce que cette oppo­si­tion avait déjà été ébran­lée par l’incarnation du Christ. C’est tou­te­fois avec la méca­ni­sa­tion et la mathé­ma­ti­sa­tion du monde opé­rée par Gali­lée, qui reviennent à trai­ter les cieux comme la Terre après que la Terre ait été ren­due aux cieux, que s’instaure véri­ta­ble­ment la vision du monde qui est encore la nôtre. À la ques­tion que porte en man­chette ce livre, à savoir « Une révo­lu­tion ou… un simple tour­nant ? », on com­prend dès lors que Michel Blay opte réso­lu­ment pour la pre­mière pos­si­bi­li­té, étant bien enten­du que ladite révo­lu­tion a été opé­rée par Gali­lée et non par Copernic. 

* L’é­tude, ici annon­cée, est fina­le­ment parue dans la Revue des ques­tions scien­ti­fiques : « L’origine chré­tienne de la science moderne » : sources d’inspiration, récep­tion et éva­lua­tion de ce texte d’Alexandre Kojève à l’occasion de sa récente réédi­tion (vol. 192, 2021, n°3 – 4, pp. 347 – 384).