Livre ana­ly­sé

Réfé­rences

Stof­fel (Jean‐François), Compte ren­du de M.-P. Ler­ner, « Le monde des sphères », in Revue phi­lo­so­phique de Lou­vain, vol. 97, 1999, n°1, pp. 131 – 138. 

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Michel‐Pierre Lerner

Le monde des sphères

Tome 1 : Genèse et triomphe d’une repré­sentation cosmique
Tome 2 : La fin du cosmos classique

Ler­ner (Michel‐Pierre), Le monde des sphères. – Tome 1 : Genèse et triomphe d’une repré­sentation cos­mique. – Paris : Socié­té d’Édition « Les Belles Lettres », 1996. – xi, 403 p. – (L’âne d’or ; 6). – Biblio., illus.

Ler­ner (Michel‐Pierre), Le monde des sphères. – Tome 2 : La fin du cos­mos clas­sique. – Paris : Socié­té d’Édition « Les Belles Lettres », 1997. – x, 418 p. – (L’âne d’or ; 7). – Biblio., index, illus.

Vou­lues et impo­sées par Aris­tote pour trans­por­ter les astres errants et les étoiles fixes, les sphères célestes — réelles et solides, mais invi­sibles car trans­pa­rentes — se sont multi­pliées, de façon arbi­traire, sous la forme de cieux cris­tal­lins durant le moyen âge, avant de se bri­ser, à la Renais­sance, sous le choc des comètes qui, très visi­ble­ment, par­ve­naient à les tra­ver­ser et avant de devoir donc lais­ser la place au concept plus appro­prié de matière céleste fluide. Tel est à peu près le conte­nu de l’enseignement que, tou­chant les sphères célestes, Fon­te­nelle pro­di­guait déjà dans ses Entre­tiens sur la plu­ra­li­té des mondes et que, selon l’A., l’historiographie contem­po­raine conti­nue­rait, inlas­sa­ble­ment, à res­sas­ser. Pres­sen­tant le carac­tère super­fi­ciel d’une telle concep­tion, M. Ler­ner, spé­cia­liste incon­testé de la cos­mo­lo­gie de la Renais­sance, s’est pro­po­sé de consa­crer une syn­thèse à ces corps inso­lites que per­sonne n’a jamais vu ni enten­du, mais qui néan­moins, deux millé­naires durant, ont su s’imposer dans la cos­mo­lo­gie occi­den­tale. Dans les biblio­thèques des his­to­riens de la cos­mo­lo­gie, cette syn­thèse vien­dra très uti­le­ment com­plé­ter les tra­vaux d’un Pierre Duhem ou d’un Edward Grant, mais il ne fau­drait pas en conclure que les phi­losophes ne pour­raient en tirer par­ti : his­to­riens de la phi­lo­so­phie, phi­lo­sophes de la na­ture et phi­lo­sophes des sciences pour­ront la lire avec intérêt.

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S’attachant d’abord, dans la pre­mière par­tie, à rela­ter la nais­sance des sphères célestes, l’A. nous fait assis­ter, d’Homère à Aris­tote, à la mise en place de ces deux concepts fonda­mentaux que sont la sphé­ri­ci­té du monde, expres­sé­ment affir­mée par les Pytha­go­ri­ciens, et la cor­po­réi­té des sphères pla­né­taires1, qu’il attri­bue non à Eudoxe, mais au Sta­gi­rite. Appro­fon­dis­sant l’œuvre cos­mo­lo­gique de ce der­nier, c’est cette fois à l’introduction du concept d’éther auquel il nous est don­né d’assister, au sein d’un expo­sé qui ne cache ni les dif­fi­cul­tés d’interprétation ni les fai­blesses de la pen­sée aris­to­té­li­cienne. Munis de sphères cor­po­relles com­po­sées d’éther, nous pou­vons alors prendre part à cette pre­mière viola­tion du dogme aris­to­té­li­cien qu’est l’introduction des excen­triques et des épi­cycles, avant que le sys­tème du monde des Anciens ne trouve sa forme défi­ni­tive dans le sys­tème pto­léméen, lequel enfreint une nou­velle fois la doc­trine du Sta­gi­rite en accor­dant notam­ment une cer­taine liber­té de mou­ve­ment aux planètes.

La seconde par­tie de ce pre­mier volume, inti­tu­lée la vie des sphères célestes, envi­sage celles‐ci du point de vue de l’astronomie phy­sique, puis — et c’est une des richesses de cet ouvrage de ne pas avoir négli­gé cet aspect — du point de vue de la phi­lo­so­phie. Le traite­ment réser­vé à ces deux par­ties est cepen­dant dif­fé­rent : la par­tie consa­crée à l’astrono­mie phy­sique se pré­sente comme une his­toire de la cos­mo­lo­gie (« La péné­tra­tion du “sys­tème” pto­lé­méen chez les Arabes » ; « La cri­tique de Pto­lé­mée et la réac­tion aristotéli­cienne » ; « Dans le monde latin » ; « Le cas Coper­nic »), alors que la par­tie phi­lo­so­phique, avec plus de bon­heur, s’organise de manière thé­ma­tique (« De sub­stan­tia orbis » ; « Les mo­teurs des sphères » ; « Nombre de cieux et lieu du monde »). Il nous semble qu’une syn­thèse consa­crée aux sphères célestes aurait gagné à pri­vi­lé­gier encore davan­tage une telle pré­sentation sys­té­ma­tique des divers thèmes qui s’y rap­portent2. En par­ti­cu­lier — mais peut‐être est‐ce une dévia­tion de phi­lo­sophe — une ques­tion impor­tante tou­chant ces sphères est celle de leur sta­tut (sont‐elles réelles ou de simples fic­tions mathé­ma­tiques ?). Certes, le lec­teur trou­ve­ra maints élé­ments de réponse à l’occasion d’exposés consa­crés à Eudoxe, Hip­parque, Pto­lé­mée, Cam­pa­nus de Novare, Peur­bach ou Coper­nic… mais peut‐être une sec­tion appro­fon­die consa­crée spé­ci­fi­que­ment à cette pro­blé­ma­tique eut‐elle été plus ap­propriée. Enfin, et cette sug­ges­tion révè­le­ra moins une lacune que l’extraordinaire ri­chesse du sujet auquel s’est consa­cré M. Ler­ner, une telle syn­thèse devrait peut être aus­si faire plus de place aux réac­tions diverses (sou­vent scep­tiques d’ailleurs) qu’a sus­ci­té, chez l’honnête homme, toute cette machi­ne­rie com­plexe d’orbes et de sphères en tous genres3.

Évo­quons quelques‐uns des pro­blèmes phi­lo­so­phiques et méta­phy­siques que posait l’existence de ces sphères célestes. Outre la dif­fi­cul­té géné­rale qui consis­tait à pen­ser ces objets supra­lu­naires, échap­pant donc au deve­nir et au chan­ge­ment sub­stan­tiel, au moyen des concepts for­gés par le Sta­gi­rite pour rendre compte du deve­nir et du chan­ge­ment dans le monde sub­lu­naire, plu­sieurs ques­tions épi­neuses s’offraient à la pers­pi­ca­ci­té des com­men­ta­teurs. De quelle sub­stance ces sphères sont‐elles consti­tuées ? Si leur sub­stance est iden­tique à celle des pla­nètes et des étoiles, com­ment com­prendre qu’elles ne parta­gent pas les pro­prié­tés de ces der­nières et qu’elles res­tent, par exemple, invi­sibles ? Si toutes les sphères sont consti­tuées à par­tir d’une nature iden­tique, pour­quoi une seule sphère porte‐t‐elle toutes les étoiles fixes, quand d’autres sphères ne trans­portent qu’une seule pla­nète et que la majo­ri­té d’entre elles ne ren­ferment aucun astre ? Si ces sphères sont infran­gibles, com­ment com­prendre l’ascension du Christ et des Élus au tra­vers de ces cieux ? Quant à leur mou­ve­ment éga­le­ment : faut‐il accor­der aux sphères un moteur in­terne, en s’orientant ain­si vers la thèse de l’animation des cieux ? N’est-ce pas tout sim­plement les anges qui pré­sident à leur mou­ve­ment ? Et pour leur moteur « externe », ne faut‐il pas iden­ti­fier le Pre­mier Moteur avec Dieu ? C’est jusqu’à la ques­tion du nombre des cieux qui doit être posée, car aux cieux (rela­ti­ve­ment bien éta­blis) des astro­nomes vien­dront se sur­ajou­ter divers cieux « théo­lo­giques » (le Pre­mier Mobile, l’empyrée). Enfin, peut‐on sou­te­nir que la der­nière sphère, et par­tant le monde lui‐même, sont dans un lieu, alors que cette sphère est en réa­li­té mobile ? Cet bref aper­çu, inévi­ta­ble­ment som­maire et sim­pliste, devrait cepen­dant suf­fire à mon­trer la richesse de toute cette pro­blé­ma­tique concep­tuelle qui se cache der­rière ces sphères célestes que l’historien de la phi­lo­so­phie pour­rait consi­dé­rer à tort comme rele­vant du seul domaine de l’histoire des sciences.

Au terme de ce pre­mier volume, l’A. s’attache — avec rai­son, mais peut‐être un peu trop rapi­de­ment tant le sujet est impor­tant — à mettre en évi­dence la pré­gnance qu’exerça cette struc­ture cos­mique en « pelures d’oignons », en évo­quant quelques cas, issus d’horizons volon­tai­re­ment divers, qui témoignent d’une reprise trans­po­sée de ce modèle de sphères concen­triques. Ain­si un dia­gramme figu­rant la péré­gri­na­tion de l’âme dans l’autre monde, une auto­bio­gra­phie d’Opicinus de Canis­tris pré­sen­tée de manière excep­tion­nelle sous la forme d’une machi­na mun­di tra­di­tion­nelle, ou encore, pour ne men­tion­ner que quelques exemples, une doc­trine poli­tique figu­rée dans un cadre hélio­cen­trique. Nous souhaite­rions reve­nir sur la pre­mière illus­tra­tion qui, depuis peu, est assez connue4. Elle évoque par­fai­te­ment que les orbes concen­triques repré­sen­tées sont des­ti­nées à figu­rer la mon­tée longue et labo­rieuse de l’âme jusqu’à Dieu le long d’une échelle céleste dont elles forment les bar­reaux. En ce sens, la pré­sence de ces orbes témoigne peut‐être moins de la pré­gnance d’un monde en « pelures d’oignons » qu’elle n’atteste d’un cos­mos éta­gé et struc­turé par un axe ver­ti­cal reliant un bas (la Terre) à un haut (la sphère des fixes, le Pre­mier Mobile ou l’empyrée selon les cas). Il semble que l’A., trop empor­té par son sujet d’étude et donc trop absor­bé par l’idée d’un cos­mos concen­trique, ait quelque peu oublié cette carac­té­ris­tique du monde des Anciens d’être d’abord un monde struc­tu­ré ver­ti­ca­le­ment. Il y aurait là une recherche (essen­tiel­le­ment ico­no­gra­phique) à mener, afin de pré­ci­ser les rap­ports qu’entretiennent ces deux traits dis­tinc­tifs de la machi­na mun­di clas­sique que sont la ver­ti­ca­li­té et la concen­tri­ci­té. On y ver­rait sans doute, comme dans la pré­sente il­lustration, les sphères concen­triques ser­vir la ver­ti­ca­li­té, mais aus­si s’effacer devant elle, ce qui arrive lorsque dans cer­taines repré­sen­ta­tions cos­mo­lo­giques ces sphères sont, sous le globe de la Terre, ramas­sées jusqu’à se confondre et donc jusqu’à dis­pa­raître, pour mieux figu­rer la bas­sesse de notre Terre. Pour notre plus grand plai­sir, invi­tons donc l’A. à reprendre la plume et à étu­dier plus avant ce que repré­sente, au niveau de la Weltan­schauung, « habi­ter un monde concen­trique » et demandons‐lui de pen­ser davan­tage un monde qui est à la fois sphé­rique et ver­ti­cal5.

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Le second volume retrace, en près de cent ans (disons de la publi­ca­tion du De revolu­tionibus, 1543, à celle des Prin­ci­pia phi­lo­so­phiae, 1644), la des­truc­tion de ces sphères cé­lestes qui occu­paient les cieux depuis Aris­tote. Il envi­sage de manière sépa­rée la dispari­tion des sphères pla­né­taires et la des­truc­tion de la sphère des étoiles fixes, car si le sort des pre­mières fut réglé extrê­me­ment rapi­de­ment dans le der­nier quart du XVIe siècle, ce­lui de la seconde, en rai­son des fonc­tions par­ti­cu­lières qu’elle rem­plis­sait et des consé­quences phi­lo­so­phiques et théo­lo­giques qui pou­vaient résul­ter de sa dis­pa­ri­tion, fut moins facile à trancher.

1. — La dis­pa­ri­tion des sphères pla­né­taires. À la doc­trine aris­to­té­li­cienne enchâs­sant les astres, en eux‐mêmes immo­biles, dans des corps qui les empor­te­ront dans leur mouve­ment, qui fai­sait donc des sphères le moteur obli­gé et incon­tour­nable des astres errants, fai­sait face la libre auto­mo­tri­ci­té pos­tu­lée par un Pla­ton et la libre cir­cu­la­tion d’un Ptolé­mée ; pour ain­si dire igno­rées au moyen âge, ces idées hété­ro­doxes resur­gi­ront à la fin du XVe siècle. Au concept aris­to­té­li­cien d’éther, qui sous‐tendait cette idée d’orbe solide et impé­né­trable por­teur de l’astre errant, s’opposeront éga­le­ment des doc­trines philoso­phiques diverses. Ain­si le pla­to­nisme (Mar­sile Ficin plaide pour un ciel igné et rend leur liber­té aux astres ; Fran­ces­co Patri­zi ren­ché­rit qu’on ne sau­rait main­te­nir les astres pri­sonniers de leurs sphères), le stoï­cisme (Jacob Zie­gler, adepte d’un ciel liquide, argu­mente que la lumière des astres serait en réa­li­té amoin­drie par un ciel solide ; Jean Pena, favo­rable à un ciel com­po­sé d’air, pour­sui­vra dans cette argu­men­ta­tion optique, en affir­mant que dans un tel ciel se pro­dui­raient éga­le­ment des réfrac­tions impré­vi­sibles… que l’on n’observe pas), et jusqu’à la phi­lo­so­phie sacrée (qui prend davan­tage ses dis­tances vis‐à‐vis du Sta­gi­rite) feront entendre leurs voix dis­cor­dantes. Mais à elles seules, celles‐ci ne pou­vaient suf­fire à ébran­ler l’existence des sphères pla­né­taires, d’autant que la réfu­ta­tion de la quin­tes­sence aris­to­té­li­cienne, condi­tion néces­saire à l’abolition du concept de sphère solide, n’en est pas pour autant une condi­tion suf­fi­sante (la com­po­si­tion ignée du ciel de Ber­nar­di­no Tele­sio par exemple ne s’accompagne pas d’un rejet des orbes célestes).

Des phé­no­mènes astro­no­miques spec­ta­cu­laires vien­dront prê­ter main forte à ces re­mises en ques­tion en révé­lant la vacui­té de cette doc­trine des cieux solides. Ce sera tout d’abord la célèbre nova de 1572 qui reste asso­ciée au nom de Tycho Bra­hé. Contre l’inter­prétation tra­di­tion­nelle rap­pe­lée au début de cette recen­sion, l’A. éta­blit que l’observation de ce phé­no­mène unique dans les annales de l’astronomie n’a pas immé­dia­te­ment conduit au rejet des sphères pla­né­taires : si l’astronome danois a eu assez d’indépendance d’esprit pour s’écarter de la doc­trine aris­to­té­li­cienne en y recon­nais­sant un phé­no­mène propre­ment stel­laire, il n’a pas cru devoir pour autant remettre en cause la cos­mo­lo­gie reçue, d’autant que l’unicité de cet évé­ne­ment le ren­dait à ses yeux mira­cu­leux et que le propre du miracle est pré­ci­sé­ment de trans­cen­der les lois de la nature, sans donc les mettre en ques­tion. En revanche, d’autres auteurs cher­che­ront une expli­ca­tion natu­relle à ce phé­nomène, expli­ca­tions qui dénotent elles aus­si une cer­taine prise de liber­té par rap­port à la doc­trine aris­to­té­li­cienne, puisqu’il y sera ques­tion d’un mou­ve­ment rec­ti­ligne de rap­prochement puis d’éloignement par rap­port à la Terre (contre la soli­di­té des sphères) ou encore d’une den­si­té variable des sphères (contre leur par­faite homo­gé­néi­té). Mal­gré tout, les sphères pla­né­taires sur­vi­vront, y com­pris chez Bra­hé, à la nova de 1572. Elles ne devraient pour­tant pas sur­vivre aux diverses comètes qui appa­rurent dès 1577, car une fois la nature céleste de ces der­nières éta­blie, com­ment les orbes solides pourraient‐elles se main­te­nir face à ces astres qui les fran­chissent si allè­gre­ment ? Du reste, Tycho Bra­hé n’a‑t-il pas décla­ré lui‐même qu’il avait acquis la convic­tion de l’inexistence des orbes cé­lestes solides suite à ses obser­va­tions des comètes ? Cette fois encore, l’analyse de l’A. conduit à nuan­cer non seule­ment la part de Tycho Bra­hé dans cette abo­li­tion des sphères pla­né­taires, mais encore le lien de cau­sa­li­té immé­diate que l’historiographie avait ins­ti­tué entre les comètes et l’abolition de ces sphères, puisque la comète de 1577 ne condui­ra pas, à elle seule, à l’abolition des sphères solides :

« Pour par­ve­nir à ce résul­tat, il a fal­lu une conver­gence d’arguments d’ordre ciné­ma­tique, optique et phy­sique, mais aus­si d’ordre scrip­tuaire et phi­lo­so­phique, dont cer­tains avaient été for­mu­lés aupara­vant de façon indé­pen­dante, et qui com­bi­nant pour ain­si dire leur effi­cace propre dans le der­nier quart du XVIe siècle, ont per­mis, avant 1600, à un Brahe, à un Roth­mann ou à un Kepler d’expulser défi­ni­ti­ve­ment du ciel les machi­ne­ries d’orbes et de sphères qui avaient fait leur appa­ri­tion dans l’Occident quelques trois siècles plus tôt » (p. 66).

Au final, il nous semble que la pré­sen­ta­tion usuelle a été moins écor­chée par l’A. que nous n’aurions pu le pen­ser. Certes elle s’est inévi­ta­ble­ment avé­rée som­maire, mais même à prendre en compte ces divers argu­ments — dont il demeure dif­fi­cile de mesu­rer la por­tée effec­tive —, ne reste‐t‐il pas que les sphères pla­né­taires se sont effon­drées sur­tout sous les coups répé­tés des comètes ?

2. — La des­truc­tion de la sphère des fixes. La dis­pa­ri­tion des sphères pla­né­taires n’en­traîna pas direc­te­ment celle de la sphère des fixes. Sur­dé­ter­mi­née scien­ti­fi­que­ment, mé­taphysiquement et théo­lo­gi­que­ment, celle‐ci fut en mesure d’offrir une capa­ci­té de résis­tance autre­ment forte. N’est-elle pas la limite ultime du monde et le lieu du tout ? Ne cons­titue‐t‐elle pas le réfé­ren­tiel fixe auquel peuvent être rap­por­tés les mou­ve­ments plané­taires ? La sup­pri­mer n’est-ce pas s’exposer aux déli­cates ques­tions de la plu­ra­li­té des mondes et de l’infinité de l’univers ? N’est-ce pas modi­fier dan­ge­reu­se­ment les rap­ports entre le Créa­teur et sa créa­tion en posant une créa­tion infinie ?

Avant de pou­voir envi­sa­ger la des­truc­tion de la sphère des fixes, il fal­lait d’abord l’im­mobiliser en attri­buant la rota­tion diurne du ciel à un mou­ve­ment de la Terre. Il appa­rut à plu­sieurs esprits qu’il serait effec­ti­ve­ment plus juste et plus facile de faire mou­voir la petite Terre que cette immense sphère des fixes qu’il fal­lait en outre dépla­cer à une vitesse ver­ti­gi­neuse pour qu’elle puisse bou­cler son tour en vingt‐quatre heures. Très paradoxa­lement, cet argu­men­tum achil­leum, avan­cé par Celio Cal­ca­gni­ni, ne se trouve guère mis en évi­dence par Coper­nic, qui aurait pour­tant eu ici l’occasion de faire appa­raître le carac­tère éco­no­mique de son sys­tème. Tou­chant la sphère des fixes, l’auteur du De revo­lu­tio­ni­bus en reste d’ailleurs à des pro­pos volon­tai­re­ment ambi­gus, refu­sant de se pro­non­cer nette­ment sur son carac­tère fini ou infi­ni. Après lui, cer­tains conti­nue­ront à sou­te­nir l’existence d’une sphère des fixes clas­sique, quand d’autres ne per­ce­vront plus la néces­si­té de main­tenir une telle sphère dès lors que la rota­tion diurne de la Terre assure la suc­ces­sion des jours et des nuits. Il ne fau­drait pas attri­buer la pre­mière posi­tion aux géo­cen­tristes et la seconde aux hélio­cen­tristes : on trou­ve­ra à peu près des repré­sen­tants de tous les sys­tèmes cos­mo­lo­giques dans les deux camps. Ain­si dans le pre­mier, Cla­vius côtoie Tycho Bra­hé et Kepler, ce qui montre assez que l’immobilisation de la sphère des fixes est encore une fois une condi­tion néces­saire mais non suf­fi­sante à sa des­truc­tion. De même, le second camp compte par­mi les siens un géo‐héliocentrique tel que Ursus, un géo­cen­triste dou­teux tel que W. Gil­bert et bien sûr de nom­breux coper­ni­ciens (Th. Digges, G. Bru­no, Des­cartes…). On com­prend que face à une telle diver­si­té, l’A. n’ait pas su résu­mer sa longue étude de la des­truc­tion de la sphère des fixes, mais on peut quand même le regret­ter, car s’il nous fal­lait, comme pour la des­truc­tion des sphères pla­né­taires, dire quand et sous quel argu­ments cette sphère a été abo­lie, nous res­te­rions dans l’embarras.

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Le « lec­teur his­to­rien » appré­cie­ra le recours conti­nuel aux textes ori­gi­naux (qui, repor­tés en fin de volume dans les notes, n’alourdissent en rien la lec­ture), la soli­di­té de l’infor­mation de l’A. et sa pru­dence — voire sa rete­nue — qui l’écarte des for­mules à l’emporte-pièce et des juge­ments hâtifs. Le « lec­teur phi­lo­sophe », plus sen­sible aux lignes de faîtes d’un récit, regret­te­ra peut‐être, à l’occasion d’une syn­thèse consa­crée à un objet si pré­cis, un plan qu’il aurait sou­hai­té de temps à autre plus sys­té­ma­tique et des conclu­sions qu’il aurait vou­lues par­fois plus appa­rentes. Tous les deux en tout cas sou­li­gne­ront l’opportu­nité et la qua­li­té6 de cette publi­ca­tion et salue­ront l’érudition de son auteur. 

1. Par « sphère pla­né­taire », on entend l’espace glo­bal déli­mi­té par les sur­faces concave et convexe entre les­quelles est logé l’ensemble des orbes par­tiels (épi­cycles par exemple) entraî­nant chaque pla­nète (au sens ancien du terme, y com­pris donc la Lune et le Soleil) dans son mou­ve­ment de révo­lu­tion autour du centre du monde.

2. Cette sug­ges­tion ne s’applique évi­dem­ment pas à la pre­mière par­tie qui, seule­ment de façon his­to­rique, pou­vait nous faire assis­ter à l’émergence de ces êtres que sont les sphères célestes, ni au second volume qui, de cette manière seule­ment, pou­vait nous retra­cer leur disparition.

3. Son­geons par exemple à Mon­taigne pour qui la science « nous donne en paye­ment et en pre­sup­po­si­tion les choses qu’elles mesmes nous aprend estre inven­tées : car ces epi­cycles, excen­triques, concen­triques, dequoy l’Astrologie s’aide à conduire le bransle de ses estoilles, elle nous les donne pour le mieux qu’elle ait sçeu inven­ter en ce sujet » et qui dénonce « ses cor­dages, ses engins et ses rouës » qu’elle envoie au ciel (Les Essais / édi­tion […] par Pierre Vil­ley sous la direc­tion et avec une pré­face de V.-L. Saul­nier, Paris : Presses Uni­ver­si­taires de France, 1988, vol. II, p. 537, livre II, chap. 12). Ou encore à Agrip­pa de Net­te­shein qui écrit : « Je passe aus­si ce qu’ils disent des eccen­triques, concen­triques, epi­cycles, retro­gra­da­tions, tre­pi­da­tions, ou trem­ble­ments, accez et esloi­gne­ment, ravis­se­ment, et autres especes de mou­ve­ments, et des cer­ceaux des­crits par iceux mou­ve­ments, d’autant que toutes celles choses ne sont œuvres de Dieu ny de nature, ains monstres ima­gi­naires des mathe­ma­ti­ciens et bourdes prinses des fables des poetes, ou de la bourbe d’une phi­lo­so­phie cor­rom­pue » (De vani­tate / trad. L. de MAYERNE‐TURQUET, pp. 167 – 168, cité d’après I. PANTIN, La poé­sie du Ciel en France dans la seconde moi­tié du sei­zième siècle, Genève : Librai­rie Droz, 1995, p. 156).

4. On peut la trou­ver, par exemple, dans J. E. MURDOCH, Album of science : Anti­qui­ty and the Middle Ages, New York : Charles Scribner’s Sons, 1984, p. 334 ; Ed. GRANT, Pla­nets, stars, and orbs : The medie­val cos­mos (1200−1687), Cam­bridge : Cam­bridge Uni­ver­si­ty Press, 1994, p. 229 ; Ch. HECK, L’échelle céleste dans l’art du moyen âge : Une image de la quête du Ciel, Paris : Flam­ma­rion, 1997, pp. 100 – 102. Signa­lons enfin une repro­duc­tion magni­fique dans M. LACHIÈZE‐REY et J.-P. LUMINET, Figures du ciel : De l’harmonie des sphères à la conquête spa­tiale, [Paris] : Seuil ; [Paris] : Biblio­thèque Natio­nale de France, 1998, p. 176.

5. De ce point de vue, l’ouvrage de Chr. Heck (dont nous ren­dons compte dans ce même numé­ro) offre une pers­pec­tive com­plé­men­taire à celle de M. Ler­ner, puisqu’il s’attache au thème de l’échelle céleste.

6. La pré­sen­ta­tion for­melle du livre est bien sûr irré­pro­chable : agréa­ble­ment illus­tré (quelques sché­mas didac­tiques n’auraient peut‐être pas été super­flus), muni d’une copieuse biblio­gra­phie (des sources, puis de la lit­té­ra­ture secon­daire) et d’un index ono­mas­tique (auteurs anciens et puis contem­po­rains), les « coquilles » sont, semble‐t‐il, inexis­tantes ! On remar­que­ra en revanche que lors de la com­po­si­tion de l’ouvrage les figures 6 et 7 du second volume ont été inter­ver­ties. Les notes, aus­si éten­dues que le texte, sont repor­tées en fin de volume, ce qui ne faci­li­te­ra pas une lec­ture attentive.