Livre ana­ly­sé

Réfé­rences

Stof­fel (Jean‐François), Compte ren­du de M. A. Finoc­chia­ro, « Defen­ding Coper­ni­cus and Gali­leo : Cri­ti­cal rea­so­ning in the two affairs », in Revue d’histoire ecclé­sias­tique, vol. 109, 2014, n°3 – 4, pp. 1078 – 1081.

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Maurice A. Finocchiaro

Defending Copernicus and Galileo

Critical reasoning in the two affairs

Finoc­chia­ro (Mau­rice A.), Defen­ding Coper­ni­cus and Gali­leo : Cri­ti­cal rea­so­ning in the two affairs. – Dor­drecht ; Hei­del­berg ; Lon­don : Sprin­ger, 2010. – xliii, 350 p. – (Bos­ton stu­dies in the phi­lo­so­phy of science ; 280). — ISBN 978−90−481−3200−3 — 158,99 € — 15,5 x 23,5 cm.

Spé­cia­liste recon­nu de Gali­lée, Finoc­chia­ro tire dans ce livre les fruits, d’une part, de son étude docu­men­taire objec­tive du pro­cès ini­tial de Gali­lée (The Gali­leo affair : a docu­men­ta­ry his­to­ry, 1989) et de la contro­verse ulté­rieure sus­ci­tée par ce pro­cès (Retrying Gali­leo, 1633 – 1992, 2005) et, d’autre part, de son ana­lyse concep­tuelle du rai­son­ne­ment cri­tique (Gali­leo and the art of rea­so­ning, 1980 et Gali­leo on the world sys­tems, 1997), en appli­quant l’approche concep­tuelle de la seconde caté­go­rie de ses tra­vaux, à savoir le rai­son­ne­ment cri­tique, à la matière de la pre­mière caté­go­rie, en l’occurrence les deux « affaires Gali­lée ». Sont donc suc­ces­si­ve­ment étu­diées, dans les deux par­ties de ce livre, la pre­mière « affaire », qui voit la défense gali­léenne de Coper­nic s’achever par la condam­na­tion de l’astronome flo­ren­tin en 1633, et la seconde, qui débute avec cette condam­na­tion pour se pour­suivre encore et tou­jours et durant laquelle il convient cette fois de défendre Gali­lée lui‐même. Ain­si s’éclaire le titre de l’ouvrage : la défense de Coper­nic par Gali­lée et ensuite la défense de Gali­lée « par Finoc­chia­ro », aurions‐nous envie d’ajouter à seule fin de conser­ver une par­faite symé­trie et de faire com­prendre au lec­teur que l’auteur est un pro‐galiléen enga­gé pour qui une cri­tique « anti‐galiléenne » est rare­ment, voire jamais, jus­ti­fiée ! Mais un tel pro­pos doit être immé­dia­te­ment cor­ri­gé sous peine d’être tout‐à‐fait injuste, car ce qui fait jus­te­ment tout l’intérêt de cet ouvrage, c’est que l’auteur, comme il tient à le répé­ter plu­sieurs fois, estime qu’une véri­table défense de Gali­lée doit — non seule­ment pour être effi­cace, mais aus­si pour arri­ver à jeter les bases néces­saires en vue de la réso­lu­tion de l’affaire ulté­rieure qui, après 400 ans, ne semble tou­jours pas devoir s’achever — pos­sé­der exac­te­ment les mêmes carac­té­ris­tiques que la défense de Coper­nic par Gali­lée, c.-à‑d. qu’elle doit être moti­vée, cri­tique, impar­tiale, et ouverte d’esprit. C’est cette exi­gence que, par fidé­li­té à Gali­lée, l’auteur s’impose — en tâchant tou­jours de res­ti­tuer la force des argu­ments des dif­fé­rents camps en pré­sence, avant de les sou­mettre à une ana­lyse cri­tique et logique rigou­reuse pour qu’en résulte la conclu­sion jus­ti­fiée par les meilleurs argu­ments — qui consti­tue un autre grand inté­rêt de ce livre. Don­nons main­te­nant un aper­çu de son contenu.

Pour don­ner à com­prendre le contexte de la défense gali­léenne de Coper­nic, l’auteur com­mence par deux syn­thèses remar­quables, l’une de la vision géo­sta­tique du monde dans ses com­po­santes cos­mo­lo­gique, phy­sique et astro­no­mique (chap. 1), l’autre de la contro­verse coper­ni­cienne pro­pre­ment dite, c.-à‑d. des argu­ments pour et contre le mou­ve­ment de la Terre (chap. 2). Pas­sant alors à sa pre­mière thé­ma­tique, à savoir la défense gali­léenne de Coper­nic, l’auteur exa­mine en pre­mier lieu l’évolution de l’attitude de Gali­lée à l’égard du coper­ni­ca­nisme en adop­tant davan­tage le point de vue d’un phi­lo­sophe des sciences, puisqu’il se pro­pose de déter­mi­ner, dans le sillage de Th. Kuhn, P. Feye­ra­bend, I. Laka­tos, L. Fleck et L. Lau­dan, quels sont les cri­tères — par ex., la pré­ci­sion empi­rique, la capa­ci­té pré­dic­tive, la cohé­rence expli­ca­tive ou encore la sim­pli­ci­té — qui, au cours des quatre périodes dis­tin­guées au sein de cette évo­lu­tion, ont déter­mi­né l’attitude de Gali­lée (chap. 3). Il étu­die alors les objec­tions scrip­tu­raires, plus pré­ci­sé­ment les pos­tures adop­tées à cet égard par quatre auteurs incon­tour­nables, dans la mesure où ils furent influents et impli­qués dans les évé­ne­ments de 1615 – 1616, en l’occurrence Ingo­li, Fos­ca­ri­ni, Gali­lée et Cam­pa­nel­la. À cette occa­sion, il fait, une pre­mière fois, remar­quer l’ironie de la situa­tion : Gali­lée est « vain­queur » au niveau intel­lec­tuel, puisqu’il pré­sente une arti­cu­la­tion des dis­cours scien­ti­fique et reli­gieux qui, quelques cen­taines d’années plus tard, sera, impli­ci­te­ment (Léon XIII) puis expli­ci­te­ment (Jean‐Paul II), endos­sée par la Papau­té, mais en même temps, il est « per­dant » au niveau pra­tique, puisqu’il ne par­vient pas à empê­cher la condam­na­tion de Coper­nic. Concer­nant pré­ci­sé­ment cette condam­na­tion de la doc­trine coper­ni­cienne, l’auteur estime qu’elle doit être com­prise dans le contexte de ce qu’il est conve­nu d’appeler la Contre‐Réforme (soit un fac­teur géo­po­li­tique) et dans celui de l’influence du lit­té­ra­lisme du car­di­nal Robert Bel­lar­min (soit un fac­teur per­son­nel), de sorte qu’elle est cir­cons­tan­cielle et donc contin­gente (chap. 4). Exa­mi­nant alors les objec­tions physico‐mécaniques, et plus par­ti­cu­liè­re­ment celle de ce que nous appe­lons aujourd’hui la force cen­tri­fuge, l’auteur pro­fite de cet expo­sé plus tech­nique pour endos­ser à nou­veau le point de vue d’un phi­lo­sophe des sciences en menant, à pro­pos de cette étude de cas, une réflexion sur la nature du rai­son­ne­ment mathé­ma­tique (chap. 5). Cette pre­mière par­tie s’achève en essayant de tirer quelques ensei­gne­ments géné­raux, quant à la nature de la ratio­na­li­té humaine, des cha­pitres pré­cé­dents (chap. 6).

Se pro­po­sant cette fois de défendre Gali­lée lui‐même, la seconde par­tie débute par une syn­thèse des prin­ci­paux faits his­to­riques du pro­cès de Gali­lée (chap. 7). Avec l’achè­vement de celui‐ci, débute la seconde affaire, qui s’avère beau­coup plus com­plexe car beau­coup plus longue, laquelle porte sur la condam­na­tion de Gali­lée et voit s’opposer ceux qui veulent défendre ladite condam­na­tion et ceux qui, au contraire, entendent la cri­ti­quer et prendre le par­ti du célèbre astro­nome. Les ques­tions qui y sont débat­tues portent prin­ci­pa­le­ment sur l’explication (ou inter­pré­ta­tion) de la condam­na­tion et sur son éva­lua­tion (ou jus­ti­fi­ca­tion). C’est tout au long de l’imposant — et inté­res­sant — expo­sé chro­no­lo­gique qui lui est consa­cré que l’auteur a choi­si d’exposer, au fil de leur appa­ri­tion, les contro­verses et détails liti­gieux qui viennent sin­gu­liè­re­ment com­pli­quer l’exposé syn­thé­tique anté­rieur. Il y est ques­tion, par exemple, des célèbres affaires Set­tele (1820) et Paschi­ni (1941−1979), des cri­tiques anti‐galiléennes éma­nant d’intellectuels laïcs situés à gauche de l’échiquier poli­tique (B. Brecht, A. Koest­ler), ou encore de la réha­bi­li­ta­tion « théo­lo­gique » de Gali­lée par Jean‐Paul II (1979−1992) et du rap­port pré­sen­té à cette occa­sion par le Car­di­nal P. Pou­pard (chap. 8). Sur base des objec­tions anti‐galiléennes qui ont émer­gé au cours de cet expo­sé his­to­rique, l’auteur relève quatre objec­tions prin­ci­pales qu’il va main­te­nant étu­dier de manière sys­té­ma­tique. Selon la pre­mière, il est repro­ché à Gali­lée d’avoir avan­cé de mau­vaises rai­sons à l’appui de ses affir­ma­tions qui, par ailleurs, sont recon­nues comme exactes. Sou­cieux d’éviter les deux extrêmes — les­quels consistent à pré­sen­ter l’astronome flo­ren­tin comme un pauvre savant qui a été injus­te­ment condam­né par une Église obs­cu­ran­tiste alors même qu’il avait démon­tré la véri­té ou, au contraire, comme un scien­ti­fique qui méri­tait d’être condam­né en rai­son de son enga­ge­ment pré­ci­pi­té en faveur de la cause coper­ni­cienne —, l’auteur réfute la thèse selon laquelle Gali­lée avait rai­son avec de mau­vais argu­ments, tout en conve­nant — et c’est une nuance qui lui per­met­tra de répondre à cer­taines cri­tiques — que le célèbre savant n’avait pas par­fai­te­ment rai­son, mais essen­tiel­le­ment rai­son (chap. 9). Selon la deuxième objec­tion, Gali­lée était un mau­vais théo­lo­gien, qui a été condam­né à juste titre en tant que mau­vais théo­lo­gien, parce qu’il avait recou­ru, de façon mal­saine, aux Écri­tures pour sou­te­nir ses théo­ries astro­no­miques (alors que, comme cha­cun sait, Gali­lée a tou­jours sou­te­nu le prin­cipe exac­te­ment oppo­sé, à savoir que les Écri­tures ne doivent pas être uti­li­sées en tant qu’appui pour des posi­tions scien­ti­fiques !). Ce type d’objection est, avec rai­son, qua­li­fié d’intenable, de faux et de per­vers par l’auteur (chap. 10). Selon la troi­sième objec­tion — et c’est ici le savant catho­lique Pierre Duhem qui est direc­te­ment visé —, Gali­lée est un mau­vais épis­té­mo­logue, puisqu’il a conçu les théo­ries astro­no­miques de façon réa­liste quand les auto­ri­tés reli­gieuses, en les per­sonnes de Bel­lar­min et d’Urbain VIII, se sont mon­trées plus avi­sées en adop­tant et en lui recom­man­dant une atti­tude phé­no­mé­na­liste (chap. 11). Enfin, l’ouvrage se ter­mine par un cha­pitre à nou­veau par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sant pour les lec­teurs de la R.H.E., puisqu’il envi­sage Gali­lée en tant que sym­bole des rela­tions entre sciences et reli­gion, rela­tions pré­sen­tées comme conflic­tuelles ou au contraire har­mo­nieuses, soit deux posi­tions tout aus­si inac­cep­tables pour l’auteur qui aime­rait qu’on adresse à l’astronome flo­ren­tin ni blâmes exces­sifs ni louanges imméritées.

En dépit de la clar­té du plan qui vient d’être rap­pe­lé et de l’effort indé­niable mis en œuvre par l’auteur pour éta­blir des rap­pro­che­ments entre les dif­fé­rentes par­ties, recon­nais­sons que le lec­teur risque d’être par­fois gêné par un cer­tain nombre de redites et de reprises inévi­tables et pro­ba­ble­ment dues au fait que l’ouvrage est, au moins par­tiel­le­ment, com­po­sé à par­tir de publi­ca­tions anté­rieures. Mal­gré ce regret, saluons ce livre enga­gé, mais sin­cère — il sus­ci­te­ra sûre­ment des appré­cia­tions pour le moins variées — qui, tout en fai­sant res­sor­tir l’extrême com­plexi­té de l’affaire Gali­lée, par­vient tou­jours à nous four­nir un expo­sé remar­qua­ble­ment clair et réfléchi.