Livre analysé
Références
Stoffel (Jean‐François), Compte rendu de D. M. Miller, « Representing space in the scientific revolution », in Revue philosophique de Louvain, vol. 115, 2017, n°3, pp. 539 – 541.
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David Marshall Miller
Representing Space in the Scientific Revolution
Miller (David Marshall), Representing Space in the Scientific Revolution. – Cambridge : Cambridge University Press, 2014. – xiii, 235 p.
Comme le titre de son maître‐ouvrage l’indique explicitement, à savoir Du monde clos à l’univers infini, Alexandre Koyré a soutenu la thèse selon laquelle un trait fondamental de la révolution scientifique avait été un profond changement dans la conception de l’espace, en l’occurrence le passage d’un espace initialement conçu comme fini et centré à un espace finalement perçu comme infini et rectiligne. Considérant qu’il ne pouvait pas y avoir de transition continue entre deux extrêmes à ce point opposés, Thomas Kuhn n’avait pas cru possible de retracer l’histoire d’un tel passage, sauf précisément en termes de rupture en invoquant un changement de paradigme, ce qui revenait à expliquer la révolution scientifique par des facteurs qui lui sont externes. Dans ce livre passionnant, David M. Miller accrédite le diagnostic de Koyré — oui, c’est bien une modification dans la représentation de l’espace qui s’est opérée —, mais pas son explication — non, cette modification ne résulte pas de considérations métaphysiques — tout en ne pouvant pas se résoudre à la renonciation de Kuhn — si, il est possible de retracer ce passage de façon cohérente et continue sans quitter le domaine des considérations proprement scientifiques bien que, effectivement, ces deux extrémités soient sans commune mesure. Pour assumer cette position — qui, on l’aura déjà compris par la double référence à Koyré et à Kuhn, est de nature à intéresser aussi bien les historiens des sciences que les philosophes des sciences —, l’auteur, en philosophe, a tout d’abord élaboré un cadre interprétatif qu’il a ensuite soumis, en historien, à un certain nombre de cas historiques représentatifs (Copernic, Gilbert, Kepler, Galilée, Descartes et Newton), et ce afin de tester la pertinence de ce cadre en vérifiant le surplus d’intelligibilité qu’il est à même d’apporter aux récits historiques traditionnels.
Pour coordonner leurs principes explicatifs avec les phénomènes observés, les théories physiques contiennent nécessairement des cadres descriptifs constitués, notamment, de représentations de l’espace. Dès qu’une explication physique renvoie aux propriétés spatiales et aux relations, elle fait donc intervenir une représentation de l’espace dont il est possible de caractériser la forme générale : centrée, si elle présuppose un et un seul endroit privilégié ; orientée, si les objets et les relations sont, au contraire, référés à une ligne ou à un axe posé de façon arbitraire. Bien qu’elles soient nécessaires et donc antérieures à toute description et, a fortiori, à toute explication des phénomènes, ces représentations de l’espace sont rarement explicitement définies : dans la pratique, les scientifiques parviennent fort bien, sauf dans des cas extrêmes, à communiquer entre eux sans devoir prendre la peine de préciser la représentation de l’espace qu’ils utilisent. Pourtant, le choix d’une forme de représentation de l’espace au détriment d’une autre est loin d’être anodin : le même phénomène (la chute d’une pomme sur Terre par exemple) ne sera pas du tout appréhendé de la même façon selon qu’il est envisagé dans un cadre centré ou orienté. C’est pourquoi il est évidemment intéressant de comprendre le passage d’une représentation centrée à une représentation orientée de l’espace qui s’est produit au XVIIe siècle. Pour pouvoir présenter un récit continu du passage de l’un à l’autre de ces deux extrêmes, il suffit de constater que deux stratégies principales étaient à la disposition des scientifiques qui, suite à un échec théorique, se devaient de produire une nouvelle théorie : soit modifier les principes explicatifs fournis par ladite théorie, soit changer le cadre descriptif qu’elle utilise. Au cours de ce passage, les savants ont recouru alternativement à l’une et à l’autre de ces deux stratégies en mettant en œuvre ce que l’auteur appelle un « processus d’itération réciproque » : ils ont adopté un nouveau cadre descriptif lorsque celui‐ci permettait de mieux relier, aux phénomènes observés, leurs principes explicatifs existants et ils ont conservé de nouveaux principes explicatifs lorsque ceux‐ci rendaient mieux compte des mêmes descriptions de phénomènes. Au lieu d’être une mutation totale et donc inénarrable, le passage d’un espace centré à un espace orienté peut alors être raconté comme une histoire faite de différentes étapes au cours desquelles, chaque fois, quelque chose change et quelque chose demeure (en l’occurrence soit les principes explicatifs soit le cadre descriptif).
Si nous reconnaissons volontiers que la reconstitution historique, mise en œuvre en guise de test, est réellement convaincante et que le parti pris choisi, à savoir rendre compte du changement survenu durant la révolution scientifique par des facteurs qui lui sont internes, est assurément celui qui doit être, prioritairement, adopté, il nous semble que le cadre explicatif mis sur pied par l’auteur verrait sa crédibilité encore augmenter s’il parvenait également à intégrer ce qui a été, délibérément, écarté jusqu’ici, à savoir toutes les considérations « non scientifiques » qui ont accompagné cette révolution. En effet, une représentation de l’espace présente aussi — pour l’affirmer ou au contraire la nier — une dimension axiologique de nature métaphysique dont le poids historique n’a pas été vain. Si, après avoir volontairement rejeté la réponse de Koyré, l’auteur parvenait maintenant à intégrer les réponses de cette nature, son modèle gagnerait sans doute en amplitude, puisqu’il serait apte à rendre compte d’absolument toutes les facettes de ce qui s’est joué lors de la révolution scientifique.
Extrêmement mûri et réfléchi, démontrant à l’évidence qu’un récit historique de qualité n’est nullement incompatible avec la présence d’une thèse philosophique forte appelée à le soutenir, cet ouvrage requiert une lecture attentive et fait parfois preuve d’une certaine technicité malgré le soin extrême mis en œuvre pour rendre sa démarche et son exposé les plus transparents possibles. Véritable régal pour l’esprit, il attire l’attention sur un nouvel « objet d’étude » que, dorénavant, devront prendre en considération les historiens des sciences, dans leur étude de l’œuvre des savants, et les philosophes des sciences, dans leur reconstruction de la démarche scientifique.
Pour coordonner leurs principes explicatifs avec les phénomènes observés, les théories physiques contiennent nécessairement des cadres descriptifs constitués, notamment, de représentations de l’espace. Dès qu’une explication physique renvoie aux propriétés spatiales et aux relations, elle fait donc intervenir une représentation de l’espace dont il est possible de caractériser la forme générale : centrée, si elle présuppose un et un seul endroit privilégié ; orientée, si les objets et les relations sont, au contraire, référés à une ligne ou à un axe posé de façon arbitraire. Bien qu’elles soient nécessaires et donc antérieures à toute description et, a fortiori, à toute explication des phénomènes, ces représentations de l’espace sont rarement explicitement définies : dans la pratique, les scientifiques parviennent fort bien, sauf dans des cas extrêmes, à communiquer entre eux sans devoir prendre la peine de préciser la représentation de l’espace qu’ils utilisent. Pourtant, le choix d’une forme de représentation de l’espace au détriment d’une autre est loin d’être anodin : le même phénomène (la chute d’une pomme sur Terre par exemple) ne sera pas du tout appréhendé de la même façon selon qu’il est envisagé dans un cadre centré ou orienté. C’est pourquoi il est évidemment intéressant de comprendre le passage d’une représentation centrée à une représentation orientée de l’espace qui s’est produit au XVIIe siècle. Pour pouvoir présenter un récit continu du passage de l’un à l’autre de ces deux extrêmes, il suffit de constater que deux stratégies principales étaient à la disposition des scientifiques qui, suite à un échec théorique, se devaient de produire une nouvelle théorie : soit modifier les principes explicatifs fournis par ladite théorie, soit changer le cadre descriptif qu’elle utilise. Au cours de ce passage, les savants ont recouru alternativement à l’une et à l’autre de ces deux stratégies en mettant en œuvre ce que l’auteur appelle un « processus d’itération réciproque » : ils ont adopté un nouveau cadre descriptif lorsque celui‐ci permettait de mieux relier, aux phénomènes observés, leurs principes explicatifs existants et ils ont conservé de nouveaux principes explicatifs lorsque ceux‐ci rendaient mieux compte des mêmes descriptions de phénomènes. Au lieu d’être une mutation totale et donc inénarrable, le passage d’un espace centré à un espace orienté peut alors être raconté comme une histoire faite de différentes étapes au cours desquelles, chaque fois, quelque chose change et quelque chose demeure (en l’occurrence soit les principes explicatifs soit le cadre descriptif).
Si nous reconnaissons volontiers que la reconstitution historique, mise en œuvre en guise de test, est réellement convaincante et que le parti pris choisi, à savoir rendre compte du changement survenu durant la révolution scientifique par des facteurs qui lui sont internes, est assurément celui qui doit être, prioritairement, adopté, il nous semble que le cadre explicatif mis sur pied par l’auteur verrait sa crédibilité encore augmenter s’il parvenait également à intégrer ce qui a été, délibérément, écarté jusqu’ici, à savoir toutes les considérations « non scientifiques » qui ont accompagné cette révolution. En effet, une représentation de l’espace présente aussi — pour l’affirmer ou au contraire la nier — une dimension axiologique de nature métaphysique dont le poids historique n’a pas été vain. Si, après avoir volontairement rejeté la réponse de Koyré, l’auteur parvenait maintenant à intégrer les réponses de cette nature, son modèle gagnerait sans doute en amplitude, puisqu’il serait apte à rendre compte d’absolument toutes les facettes de ce qui s’est joué lors de la révolution scientifique.
Extrêmement mûri et réfléchi, démontrant à l’évidence qu’un récit historique de qualité n’est nullement incompatible avec la présence d’une thèse philosophique forte appelée à le soutenir, cet ouvrage requiert une lecture attentive et fait parfois preuve d’une certaine technicité malgré le soin extrême mis en œuvre pour rendre sa démarche et son exposé les plus transparents possibles. Véritable régal pour l’esprit, il attire l’attention sur un nouvel « objet d’étude » que, dorénavant, devront prendre en considération les historiens des sciences, dans leur étude de l’œuvre des savants, et les philosophes des sciences, dans leur reconstruction de la démarche scientifique.
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