Livre ana­ly­sé

Réfé­rences

Stof­fel (Jean‐François), Compte ren­du de Chr. Heck, « L’échelle céleste dans l’art du moyen âge : une image de la quête du Ciel », in Revue phi­lo­so­phique de Lou­vain, vol. 97, 1999, n°1, pp. 129 – 131. 

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Christian Heck

L’échelle céleste dans l’art du moyen âge

Une image de la quête du Ciel

Heck (Chris­tian), L’échelle céleste dans l’art du moyen âge : Une image de la quête du Ciel. – Paris : Flam­ma­rion, 1997. – 365 p. – (Idées et recherches).

Le récit de la vision de Jacob à Béthel (Genèse 28, 10 – 22) fait état d’une échelle appuyée sur la Terre et rejoi­gnant le ciel, que par­courent en sens divers des anges. L’interprétation sym­bo­lique de cette vision, opé­rée dès les pre­miers siècles du chris­tia­nisme, fera de l’échelle de Jacob une échelle céleste que le fidèle est appe­lé à mon­ter pour rejoindre le ciel, inau­gu­rant ain­si un thème ico­no­gra­phique qui — mal­gré l’étroitesse de sa base bi­blique réduite en l’occurrence à cette seule vision de Jacob et mal­gré l’incertitude de sa tra­duc­tion qui hésite entre « échelle » et « esca­lier » — connaî­tra un franc suc­cès tout au long du moyen âge. C’est que le sym­bole de l’échelle s’avèrera par­ti­cu­liè­re­ment fécond et tout à fait adap­té à ce qu’il doit évoquer.

S’il s’agit en effet de repré­sen­ter l’immensité du che­min à par­cou­rir de la Terre jusqu’au ciel ; s’il s’agit de don­ner l’idée d’une pro­gres­sion menée gra­duel­le­ment par niveaux suc­cessifs ; s’il s’agit enfin de figu­rer la dif­fi­cul­té que repré­sente pour le fidèle une telle as­cension, l’échelle convient davan­tage que l’escalier : lan­cée depuis la Terre, elle ne re­quiert pas, comme ce der­nier, d’appuis inter­mé­diaires ni d’attaches bien éta­blies à son extré­mi­té supé­rieure, mais elle se pose « contre les nuages », mani­fes­tant ain­si au mieux l’abîme qui se trouve tra­ver­sé ; consti­tuée de simples éche­lons que sépare le vide, bien mieux que la conti­nui­té d’un esca­lier, elle donne à voir une suc­ces­sion d’étapes ; nécessi­tant, pour celui qui la gra­vit, l’usage conti­nuel de ses mains et donc la cour­bure de son dos sous l’effort de trac­tion de ses bras, elle inter­dit cette solen­ni­té dans la démarche qu’auto­rise un esca­lier et marque sans ambi­guï­té pos­sible qu’il s’agit d’une ascen­sion douloureuse.

L’échelle céleste peut figu­rer deux types de « mou­ve­ments ». En tant qu’échelle escha­tologique, elle repré­sente l’ascension au ciel soit d’un indi­vi­du (après sa mort), soit de l’humanité dans son ensemble (après le Juge­ment der­nier). Il s’agit dans ce cas d’une mon­tée bien réelle, s’effectuant à tra­vers les cieux, et qui ne sera réa­li­sée qu’une seule fois. Par­fois cette ascen­sion pré­cède le Juge­ment de l’individu en ques­tion ou consti­tue pour lui une forme de juge­ment, de sorte que sa réus­site n’est pas assu­rée, mais la plu­part du temps, cette ascen­sion fait suite à un Juge­ment favo­rable, tant et si bien qu’elle ne pré­sente plus aucun risque pour celui qui entre­prend de la gra­vir. En tant qu’échelle spi­ri­tuelle, elle figu­re­ra le che­mi­ne­ment inté­rieur et hési­tant d’un indi­vi­du qui, durant sa vie ter­restre, essaie de pro­gres­ser dans les degrés de ver­tus. Il s’agit ici d’une ascen­sion toute symbo­lique, consti­tuée de mon­tées, de des­centes et de remon­tées, et dont l’issue est parfaite­ment aléa­toire, puisque l’individu peut ne pas arri­ver à « mon­ter » davan­tage ou bien peut même vou­loir « des­cendre » vers le péché.

L’échelle escha­to­lo­gique est éga­le­ment une échelle cos­mo­lo­gique, puisqu’il s’agit bien de tra­ver­ser, à par­tir de la Terre, les divers niveaux du cos­mos pour rejoindre le Para­dis. Aus­si ne serons‐nous pas éton­nés de voir cette échelle com­por­ter, par exemple, trois ou sept éche­lons en rela­tion avec les trois cieux ou les sept pla­nètes. Mais, fait révé­la­teur de la men­ta­li­té médié­vale, l’échelle spi­ri­tuelle, bien qu’elle soit d’une toute autre nature, pos­sède éga­le­ment une dimen­sion cos­mo­lo­gique. Tout d’abord parce que l’échelle spi­ri­tuelle par­cou­rue durant la vie est en quelque sorte une pré­pa­ra­tion de l’échelle escha­to­lo­gique qui s’offrira peut‐être à nous après notre mort. Mais aus­si parce que cette mon­tée spiri­tuelle que nous devons opé­rer en nous peut être assi­mi­lée à une mon­tée dans le cos­mos, la hié­rar­chi­sa­tion de l’âme étant en cor­res­pon­dance avec celle du monde.

Entre échelle escha­to­lo­gique et échelle spi­ri­tuelle, la signi­fi­ca­tion ico­no­gra­phique de l’échelle céleste connaî­tra toute une évo­lu­tion : mar­quée par l’apocalyptique chré­tienne et liée à la mort des mar­tyres dans le chris­tia­nisme pri­mi­tif, l’échelle céleste se lit avant tout comme une échelle escha­to­lo­gique ; l’insertion pro­gres­sive du chris­tia­nisme dans l’histoire condui­ra à se pré­oc­cu­per davan­tage de l’âme et de son élé­va­tion au sein de la vie ter­restre, entraî­nant dès lors une lec­ture plus spi­ri­tuelle de l’échelle céleste.

C’est donc au cor­pus ico­no­gra­phique du thème de l’échelle céleste qu’est consa­cré cet ouvrage en tout point remar­quable, où cos­mo­lo­gie, théo­lo­gie, morale, anthro­po­lo­gie et ico­no­gra­phie se ren­contrent au pied d’une échelle qui s’offre encore et tou­jours aux hommes de bonne volonté.