Livre analysé
Références
Stoffel (Jean‐François), Compte rendu de K. J. Howell, « God’s Two Books : Copernican Cosmology and Biblical Interpretation in Early Modern Science », in Revue d’histoire ecclésiastique, vol. 109, 2014, n°3 – 4, pp. 1061 – 1064.
Téléchargement
Kenneth J. Howell
God’s Two Books
Copernican Cosmology and Biblical Interpretation in Early Modern Science
Howell (Kenneth J.), God’s Two Books : Copernican Cosmology and Biblical Interpretation in Early Modern Science. – Notre Dame (Indiana) : University of Notre Dame Press, 2002. – viii, 319 p.
À s’en tenir au titre de cet ouvrage, le lecteur pourrait, à juste titre, se demander ce qu’il reste à dire d’intéressant sur les interactions entre la cosmologie copernicienne et l’exégèse biblique, au point de reléguer ce travail dans un recoin obscur de sa mémoire. Il se tromperait. Cette étude se démarque de l’abondante littérature existante non seulement par son sujet — les écrits des astronomes et des théologiens protestants du nord de l’Europe ayant traités des rapports entre le livre de la nature et celui des Écritures, soit un sujet nettement moins documenté que son équivalent pour le monde catholique, particulièrement romain —, mais également par son point de vue — moins les conséquences de la nouvelle cosmologie sur l’exégèse biblique que celles des différentes postures exégétiques sur la nouvelle cosmologie qui, lorsqu’elles sont étudiées, sont trop souvent réduites à une seule : le recours des coperniciens au principe de l’accommodation afin de dissiper le conflit entre l’héliocentrisme et la Bible.
Une fois reconnu que les deux livres ne sauraient entrer en contradiction dès lors qu’ils émanent d’un même Auteur et qu’ils jouissent, tous les deux, d’une certaine pertinence même dans les questions naturelles, bien des difficultés restent encore à résoudre : leur enseignement est‐il rigoureusement identique, de sorte qu’on découvrira grâce à l’un ce qu’on n’aurait pas forcément détecté dans l’autre, ou bien chaque livre délivre‐t‐il des vérités qui lui sont spécifiques ? Comment régler les situations de conflit apparent entre eux ? Sur quel(s) critère(s) doser le degré de pertinence respectif de la Bible, de la physique et de l’astronomie sur une question déterminée ? La thèse protestante de la clarté de la Bible et, le cas échéant, de son interprétation par le recours à la confrontation de ses propres textes n’est-elle pas de nature à maintenir (avec Melanchthon par ex.) l’immobilité de la Terre dès lors que celle‐ci est affirmée, par les Écritures, de manière explicite et répétée ? Sur quelles bases, pour échapper à telle conclusion, pondérer le poids d’un texte biblique par rapport un autre ? Soutenir que le texte biblique est adapté à son lecteur, est‐ce affirmer que son autorité est limitée ou seulement que ses informations, pertinentes, ne sont pas pour autant nécessairement complètes ?…
La question de la compatibilité entre la Bible et un système du monde ne se pose, évidemment, que si ce dernier a la prétention de décrire la réalité (réalisme) et non pas seulement de sauver les apparences (phénoménalisme). Aussi la question du réalisme est‐elle également une des thématiques qui parcourt ce livre. À ce propos, l’auteur semble témoigner d’une certaine indulgence envers la préface phénoménaliste d’Osiander qu’il crédite d’avoir protégé l’héliocentrisme en le mettant à l’abri des objections théologiques, sans paraître s’apercevoir que la tactique utilisée pour ce faire s’oppose à cette montée du réalisme que le même auteur est, à juste titre, constamment soucieux de mettre en avant pour ses bienfaits (chez Kepler par ex.) et dont il cherche même les origines avant la publication du De revolutionibus, afin de nuancer la thèse qui associe trop étroitement développement du réalisme et engagement en faveur de Copernic. Un lecteur qui aimerait la polémique ne manquerait sûrement pas de faire remarquer que si la tactique imposée par Osiander (de façon anonyme et à l’insu de Copernic) doit être perçue positivement, il devrait, a fortiori, en aller de même pour celle proposée par Bellarmin à Galilée, puisque l’une et l’autre recourent au phénoménalisme comme à une stratégie d’immunisation contre les problèmes théologiques.
À défaut de pouvoir évoquer tous les auteurs étudiés, contentons‐nous de mettre certains d’entre eux en exergue. Menant une discussion serrée contre R. Hooykaas, l’auteur nous présente l’intéressante exégèse développée par Rheticus dans son Traité afin de faire ressortir la foncière cohérence de ses divers propos. Particulièrement réussi, l’exposé consacré au système géohéliocentrique de Tycho Brahé donne à comprendre, d’une part, pourquoi l’astronome danois était naturellement porté à lui accorder sa confiance étant donné qu’il satisfaisait, simultanément, à toutes les exigences de l’observation astronomique, de la philosophie naturelle et des Écritures et, d’autre part, pourquoi il n’avait pas cru nécessaire de développer une exégèse des textes bibliques relatifs à la question de l’immobilité de la Terre puisque, selon lui, cette question avait déjà été réglée, à un niveau supérieur, par la physique et ce, en faveur de cette immobilité. Se concevant lui‐même comme un exégète non du livre des Écritures, mais de cet autre livre divin qu’est le livre du monde, Kepler constitue évidemment un « morceau de choix » pour notre auteur. Le bel exposé qu’il lui consacre fait ressortir l’interdépendance des aspects mathématiques, physiques, métaphysiques et théologiques de sa pensée, contre ceux qui réduisent encore l’un ou l’autre de ces aspects à une pure ornementation culturelle n’ayant eu aucune influence sur la pensée véritable du grand savant. Abordant les Pays‐Bas, sélectionnés en raison de l’influence particulière qu’y exerça la Réforme calviniste, l’auteur étudie la passe d’armes prolongée entre, d’une part, le pasteur réformé Philipp Lansbergen, un partisan du système de Copernic qui en tira diverses interprétations théologiques — ce qui témoigne, fait malheureusement presque constamment oublié, que l’héliocentrisme aussi peut être interprété comme témoignant de la bienveillance du Créateur pour sa créature — et, d’autre part, Libert Froidmond, le célèbre théologien louvaniste.
Désireux de comparer les méthodes exégétiques et les contextes ecclésiastiques des deux principales religions qui ont façonné l’Europe moderne, l’auteur évoque l’Europe catholique (à travers la figure de Galilée et, accessoirement, celles de Foscarini, Ingoli et Campanella), avant d’essayer de tirer quelques conclusions de cette confrontation. Nous laisserons au lecteur le soin de se forger sa propre opinion, non sans lui avoir signalé deux publications, d’une parfaite érudition, qui viennent très heureusement compléter le livre dont il est ici question, à savoir M.-P. Lerner, Martin Luther, Andreas Osiander et Philipp Melanchthon (« Revue des sciences philosophiques et théologiques », 2006) et, du même, « Der Narr will die gantze kunst “Astronomiae” umkehren » : sur un célèbre Propos de table de Luther (« Nouveau ciel, nouvelle Terre : la révolution copernicienne dans l’Allemagne de la Réforme », 2009).
Au terme de cet ouvrage, le simplisme historiographique qui consiste à réduire l’intervention de la Bible dans le débat copernicien à un seul et unique rôle — réprimer les idées scientifiques nouvelles sur base d’un littéralisme borné — et à restreindre par conséquent son usage à un seul camp — celui des adversaires du mouvement de la Terre — ne peut plus être de mise. Au lieu de la dichotomie simpliste entre une interprétation littérale et traditionnelle de la Bible, qui serait le fait des anticoperniciens, et une interprétation figurée et innovante, dont le mérite reviendrait aux partisans de Copernic, c’est tout un éventail de postures bien plus subtiles qui est mis au jour dans chacun des deux camps, à tel point qu’il n’est même plus possible d’établir des corrélations entre une posture bien précise et un camp déterminé.
Historiens des sciences, historiens de l’Église et de l’exégèse liront donc avec profit cet ouvrage, parfois discutable mais toujours suggestif, qui cherche à aborder chaque penseur à partir de ses propres cadres historiques.
Une fois reconnu que les deux livres ne sauraient entrer en contradiction dès lors qu’ils émanent d’un même Auteur et qu’ils jouissent, tous les deux, d’une certaine pertinence même dans les questions naturelles, bien des difficultés restent encore à résoudre : leur enseignement est‐il rigoureusement identique, de sorte qu’on découvrira grâce à l’un ce qu’on n’aurait pas forcément détecté dans l’autre, ou bien chaque livre délivre‐t‐il des vérités qui lui sont spécifiques ? Comment régler les situations de conflit apparent entre eux ? Sur quel(s) critère(s) doser le degré de pertinence respectif de la Bible, de la physique et de l’astronomie sur une question déterminée ? La thèse protestante de la clarté de la Bible et, le cas échéant, de son interprétation par le recours à la confrontation de ses propres textes n’est-elle pas de nature à maintenir (avec Melanchthon par ex.) l’immobilité de la Terre dès lors que celle‐ci est affirmée, par les Écritures, de manière explicite et répétée ? Sur quelles bases, pour échapper à telle conclusion, pondérer le poids d’un texte biblique par rapport un autre ? Soutenir que le texte biblique est adapté à son lecteur, est‐ce affirmer que son autorité est limitée ou seulement que ses informations, pertinentes, ne sont pas pour autant nécessairement complètes ?…
La question de la compatibilité entre la Bible et un système du monde ne se pose, évidemment, que si ce dernier a la prétention de décrire la réalité (réalisme) et non pas seulement de sauver les apparences (phénoménalisme). Aussi la question du réalisme est‐elle également une des thématiques qui parcourt ce livre. À ce propos, l’auteur semble témoigner d’une certaine indulgence envers la préface phénoménaliste d’Osiander qu’il crédite d’avoir protégé l’héliocentrisme en le mettant à l’abri des objections théologiques, sans paraître s’apercevoir que la tactique utilisée pour ce faire s’oppose à cette montée du réalisme que le même auteur est, à juste titre, constamment soucieux de mettre en avant pour ses bienfaits (chez Kepler par ex.) et dont il cherche même les origines avant la publication du De revolutionibus, afin de nuancer la thèse qui associe trop étroitement développement du réalisme et engagement en faveur de Copernic. Un lecteur qui aimerait la polémique ne manquerait sûrement pas de faire remarquer que si la tactique imposée par Osiander (de façon anonyme et à l’insu de Copernic) doit être perçue positivement, il devrait, a fortiori, en aller de même pour celle proposée par Bellarmin à Galilée, puisque l’une et l’autre recourent au phénoménalisme comme à une stratégie d’immunisation contre les problèmes théologiques.
À défaut de pouvoir évoquer tous les auteurs étudiés, contentons‐nous de mettre certains d’entre eux en exergue. Menant une discussion serrée contre R. Hooykaas, l’auteur nous présente l’intéressante exégèse développée par Rheticus dans son Traité afin de faire ressortir la foncière cohérence de ses divers propos. Particulièrement réussi, l’exposé consacré au système géohéliocentrique de Tycho Brahé donne à comprendre, d’une part, pourquoi l’astronome danois était naturellement porté à lui accorder sa confiance étant donné qu’il satisfaisait, simultanément, à toutes les exigences de l’observation astronomique, de la philosophie naturelle et des Écritures et, d’autre part, pourquoi il n’avait pas cru nécessaire de développer une exégèse des textes bibliques relatifs à la question de l’immobilité de la Terre puisque, selon lui, cette question avait déjà été réglée, à un niveau supérieur, par la physique et ce, en faveur de cette immobilité. Se concevant lui‐même comme un exégète non du livre des Écritures, mais de cet autre livre divin qu’est le livre du monde, Kepler constitue évidemment un « morceau de choix » pour notre auteur. Le bel exposé qu’il lui consacre fait ressortir l’interdépendance des aspects mathématiques, physiques, métaphysiques et théologiques de sa pensée, contre ceux qui réduisent encore l’un ou l’autre de ces aspects à une pure ornementation culturelle n’ayant eu aucune influence sur la pensée véritable du grand savant. Abordant les Pays‐Bas, sélectionnés en raison de l’influence particulière qu’y exerça la Réforme calviniste, l’auteur étudie la passe d’armes prolongée entre, d’une part, le pasteur réformé Philipp Lansbergen, un partisan du système de Copernic qui en tira diverses interprétations théologiques — ce qui témoigne, fait malheureusement presque constamment oublié, que l’héliocentrisme aussi peut être interprété comme témoignant de la bienveillance du Créateur pour sa créature — et, d’autre part, Libert Froidmond, le célèbre théologien louvaniste.
Désireux de comparer les méthodes exégétiques et les contextes ecclésiastiques des deux principales religions qui ont façonné l’Europe moderne, l’auteur évoque l’Europe catholique (à travers la figure de Galilée et, accessoirement, celles de Foscarini, Ingoli et Campanella), avant d’essayer de tirer quelques conclusions de cette confrontation. Nous laisserons au lecteur le soin de se forger sa propre opinion, non sans lui avoir signalé deux publications, d’une parfaite érudition, qui viennent très heureusement compléter le livre dont il est ici question, à savoir M.-P. Lerner, Martin Luther, Andreas Osiander et Philipp Melanchthon (« Revue des sciences philosophiques et théologiques », 2006) et, du même, « Der Narr will die gantze kunst “Astronomiae” umkehren » : sur un célèbre Propos de table de Luther (« Nouveau ciel, nouvelle Terre : la révolution copernicienne dans l’Allemagne de la Réforme », 2009).
Au terme de cet ouvrage, le simplisme historiographique qui consiste à réduire l’intervention de la Bible dans le débat copernicien à un seul et unique rôle — réprimer les idées scientifiques nouvelles sur base d’un littéralisme borné — et à restreindre par conséquent son usage à un seul camp — celui des adversaires du mouvement de la Terre — ne peut plus être de mise. Au lieu de la dichotomie simpliste entre une interprétation littérale et traditionnelle de la Bible, qui serait le fait des anticoperniciens, et une interprétation figurée et innovante, dont le mérite reviendrait aux partisans de Copernic, c’est tout un éventail de postures bien plus subtiles qui est mis au jour dans chacun des deux camps, à tel point qu’il n’est même plus possible d’établir des corrélations entre une posture bien précise et un camp déterminé.
Historiens des sciences, historiens de l’Église et de l’exégèse liront donc avec profit cet ouvrage, parfois discutable mais toujours suggestif, qui cherche à aborder chaque penseur à partir de ses propres cadres historiques.
Recherche
Mots clés
Sciences & religions
- Bible et sciences (1)
- Bible et sciences (2)
- Choc des cosmologies
- Condamnation des livres coperniciens
- Condamnation parisienne de 1277
- Création et créationnisme
- Defending Copernicus and Galileo
- Espaces infinis et silence de Dieu
- Galileo, Rosmini, Darwin (1)
- Galileo, Rosmini, Darwin (2)
- God’s Two Books
- Habiter d’autres mondes
- Itinéraire spirituel de Lemaître
- Jesuit Science and the Republic of Letters
- Monde créé sans commencement
- New Heavens and a New Earth
- Quand les religions doutent
- Raison, croyances et pouvoirs religieux
- Science et foi en quête d’unité
- Science, foi, religions
- Science sacro‐sainte
- Sciences et religions de Copernic à Galilée
- Sciences et théologies
- Sciences, religions, identités culturelles
- Sepmaine ou création du monde
- Sous le voile du cosmos
- Sphères, astres et théologiens
- Terre plate
- Turbulences dans l’univers
- Waters Above the Firmament
