Livre ana­ly­sé

Réfé­rences

Stof­fel (Jean‐François), Compte ren­du de L. Châ­tel­lier, « Les espaces infi­nis et le silence de Dieu », in Revue d’histoire ecclé­sias­tique, vol. 98, 2003, n°3 – 4, pp. 618 – 621.

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Louis Châtellier

Les espaces infinis et le silence de Dieu

Science et religion (XVIe – XIXe siècle)

Châ­tel­lier (Louis), Les espaces infi­nis et le silence de Dieu : science et reli­gion (XVIe – XIXe siècle). – Paris : Édi­tions Flam­ma­rion, 2003. – 267 p. – (Col­lec­tion historique).

Der­nier volet d’un trip­tyque des­ti­né, après L’Europe des dévots et La Reli­gion des pauvres, à éclai­rer les sources du chris­tia­nisme moderne, ce livre, pré­vient son Auteur, n’est ni un ouvrage d’histoire des sciences ni une étude his­to­rique des rap­ports entre la science et la reli­gion, il est « un essai sur la nature de la foi au temps où s’édifiait la science moderne » (p. 9). C’est pré­ci­sé­ment ce qui fait la valeur de cette entre­prise, mais aus­si sa dif­fi­cul­té. Car un tel pro­jet sup­pose bien évi­dem­ment une connais­sance cer­taine de l’his­toire des sciences et de l’histoire des rap­ports entre science et reli­gion, sans que tel soit néan­moins son véri­table objec­tif. La ligne de conduite n’est donc pas tou­jours aisée à gar­der et il pour­ra sem­bler quel­que­fois que l’étude du sen­ti­ment reli­gieux, qui consti­tue l’ob­jet spé­ci­fique de ce tra­vail, ne par­vienne pas suf­fi­sam­ment à s’affirmer en tant que tel.

Pour nous intro­duire à la pre­mière par­tie consa­crée au « temps de Gali­lée », l’Auteur prend pour guide le père Marin Mer­senne dont les mille cinq cents lettres échan­gées entre 1623 et 1648 paraissent consti­tuer une base docu­men­taire apte à reflé­ter aus­si bien les consi­dé­ra­tions reli­gieuses que scien­ti­fiques de l’époque. Un choix assu­rément fon­dé, mais qui réduit inévi­ta­ble­ment la pers­pec­tive. Il ne sera par exemple guère, voire pas du tout, ques­tion de ce XVIe siècle pour­tant annon­cé en sous‐titre. Confor­mément au célèbre ver­set selon lequel le Créa­teur avait « tout réglé avec mesure, nombre et poids » (Sg, XI, 20), cette époque de Mer­senne est, vers 1630, celle des « saintes mathé­ma­tiques » : les hono­rer, c’est recon­naître la valeur sym­bo­lique et mysti­que des nombres ; les pra­ti­quer, c’est se don­ner la pos­si­bi­li­té de péné­trer les mys­tères de la Bible ; les suivre, c’est se mettre en état d’aller vers Dieu ; les mettre en doute, c’est en revanche ris­quer de pas­ser pour un scep­tique en matière de reli­gion. Par delà les mathé­matiques, c’est d’ailleurs tout l’irra­tionnel qui se trouve asso­cié au paga­nisme et à l’erreur, quand la rai­son scien­ti­fique est pla­cée du côté du chris­tia­nisme et de la véri­té (chap. II). Mais cette rai­son scien­ti­fique ne se limite pas aux mathé­ma­tiques et les mathéma­tiques elles‐mêmes peuvent être abor­dées autre­ment que dans la lignée de la doc­trine augus­ti­nienne. Avec le pro­cès de Gali­lée, s’ouvre alors l’ère de « la science seule », d’une science qui se suf­fit à elle‐même et qui trouve sa légi­ti­mi­té dans les seuls résul­tats qu’elle per­met d’obtenir (chap. III). Si la science ne semble donc plus avoir besoin de la reli­gion, la reli­gion, elle, ne se départ pas aus­si faci­le­ment de la science et s’attelle à inté­grer ses nou­veau­tés, tels cet hélio­cen­trisme qui, chez Pierre de Bérulle, sert à illus­trer son chris­to­cen­trisme. À la fin de sa vie, Mer­senne se doit cepen­dant de rabais­ser ses espé­rances : les sciences nou­velles n’ont pas ap­porté à la théo­lo­gie catho­lique le sou­tien dési­ré et n’ont pas éclai­ré le dogme, tout au plus ont‐elles impré­gné la spi­ri­tua­li­té (chap. IV). C’est qu’au milieu du XVIIe siècle, les temps changent et témoi­gnent d’une trans­for­ma­tion plus radi­cale que celle qui sépare commu­nément deux géné­rations. Le temps du reli­gieux minime est défi­ni­ti­ve­ment pas­sé et même com­plè­te­ment dépas­sé : « L’exemple de Mer­senne d’abord mis­sion­naire enthou­siaste, un livre de mathé­ma­tiques à la main, puis peu à peu détrom­pé de ses cer­ti­tudes, n’était pas fait pour encou­ra­ger ses émules. À la fin de sa vie, il ne lui res­tait, de son propre aveu, que la foi, une foi naïve d’enfant mais aus­si, par­fois, proche du scep­ti­cisme. Elle avait quelque chose de l’abandon d’un capi­taine de navire qui ne comp­te­rait plus que sur les cou­rants pour mener à bon port son bâti­ment désem­pa­ré » (chap. V, p. 84).

S’ouvre alors, en deuxième par­tie, le « temps de New­ton et de Leib­niz », qui est celui des grandes décou­vertes (chap. VI) et de l’instauration ins­ti­tu­tion­nelle d’une dyna­mique de la recherche (chap. VII). L’espace est alors l’occasion d’un dif­fé­rend entre New­ton et Leib­niz qui tient à leur concep­tion spé­ci­fique de la divi­ni­té, cepen­dant que la décou­verte du cal­cul infi­ni­té­si­mal inquiète ceux qui pensent que cette appro­pria­tion de l’infini ma­thématique res­semble étran­ge­ment à celle du fruit défen­du (chap. VIII). L’irruption de la ques­tion du temps et de celle de l’âge du monde vient remettre en ques­tion le pri­vi­lège d’éternité accor­dé à la divi­ni­té et bou­le­ver­ser la chro­no­lo­gie chré­tienne que cer­tains his­toriens et théo­lo­giens ne déses­pèrent tou­jours pas de pou­voir accor­der aux récentes dé­couvertes scien­ti­fiques (chap. IX). Enfin, vers 1700, c’est l’infini qui pré­oc­cupe tous les esprits, soit que la concep­tion mathé­ma­tique d’infinis véri­ta­ble­ment infi­nis ou d’infinis proches du fini viennent, par cette rela­ti­vi­sa­tion de l’infini, mettre en dan­ger la théo­lo­gie chré­tienne ; soit que l’infinité de l’univers pose la ques­tion de la plura­lité des mondes ; soit enfin que la pra­tique du cal­cul dif­fé­ren­tiel, à défaut de rendre pos­sible l’apologétique arith­mé­tique rêvée par Mer­senne, sug­gère du moins qu’il est inévi­table que sub­siste une part de mys­tère dans la com­pré­hen­sion que nous pou­vons avoir de l’œuvre de Dieu dès lors qu’une pareille part de mys­tère per­siste déjà au niveau des réa­li­tés de ce bas monde (chap. X). Au final, conclut l’Auteur, le triomphe de la rai­son, qui durant cette période s’est éten­du à la théo­lo­gie, a pro­duit l’idée d’un Dieu pure­ment ration­nel, dont il est per­mis de se rap­pro­cher par la pra­tique des mathéma­tiques et des sciences exactes puisqu’une telle pra­tique consti­tue pré­ci­sé­ment la mise en œuvre de ce qu’il y a de plus divin en nous, à savoir la pen­sée pure. Encore y a‑t‐il des limites à ne pas dépas­ser : exer­cer de manière salu­taire notre rai­son ne doit pas nous conduire à nous aven­tu­rer dan­ge­reu­se­ment dans la concep­tion d’un infi­ni « véri­table » puisqu’il serait l’infini de l’infini de l’infini…

De l’Encyclopédie au trans­for­misme, cette troi­sième période est tout d’abord celle de la remise en ques­tion de la Bible, qui se trouve atta­quée de manière fron­tale dès lors que ce n’est plus aux savants qu’il revient de recher­cher la confor­mi­té de leurs décou­vertes avec les ensei­gne­ments de l’Écriture, mais à celle‐ci de se sou­mettre à l’expertise des ma­thématiciens et des natu­ra­listes (chap. XII). Qui plus est, en éta­blis­sant des nomencla­tures, en orga­ni­sant le monde à son gré, l’homme de science paraît usur­per la place de Dieu et s’ériger sinon en créa­teur, du moins en ordon­na­teur de la Créa­tion (chap. XIII). Les rela­tions entre sciences et reli­gion deviennent de plus en plus dif­fi­ciles, à tel point que la nou­velle forme d’apologétique consiste doré­na­vant à témoi­gner, par son exemple per­sonnel, que, mal­gré tout, il reste pos­sible d’être simul­ta­né­ment un savant res­pec­té et un chré­tien sincère.

« En deux siècles », conclut l’Auteur, « le savant avait per­du son carac­tère qua­si sacer­dotal et sacré qu’il avait encore à l’époque du père Mer­senne et, dès lors, sa vie reli­gieuse rele­vait de l’intime, comme celle de n’importe quel chré­tien. Comme si, dans les temps même du pro­grès des sciences, les liens spé­ciaux qui unis­saient les savants à la divi­ni­té avaient été rom­pus » (pp. 211 – 212). Certes, poursuit‐il, durant ces deux siècles « les dé­couvertes avaient été consi­dé­rables », mais « en même temps l’homme se sen­tait faible et dému­ni dans un uni­vers sans bornes. Il pou­vait être fier, mais il n’échappait pas à l’inquié­tude. Dieu, s’il exis­tait, était bien loin et inac­ces­sible. Ce n’était plus, en tout cas, le Jého­vah de la Bible, sévère, certes, mais atten­tif et acces­sible à la prière… À quoi bon éle­ver vers Lui une prière ? Plus que jamais c’était vers son Fils qu’il conve­nait de se tour­ner, Lui qui avait vécu sur cette Terre et souf­fert comme un homme. Ain­si, et de façon en appa­rence para­doxale, la prise de conscience d’un uni­vers sans limites condui­sait de plus en plus les hommes, pris de ver­tige, vers un Dieu proche. Mais, pour le trou­ver, point n’était besoin de science. L’amour et la prière suf­fi­saient. Et celle‐ci […] pou­vait être celle de tous les chré­tiens » (pp. 213 – 214).

Au terme de cette évo­ca­tion, il convient de rele­ver le prin­cipe métho­do­lo­gique qui semble avoir gui­dé l’Auteur dans son enquête et qui nous paraît encore riche de promes­ses : au lieu d’appréhender, tra­di­tion­nel­le­ment, les effets de la science sur le sen­ti­ment reli­gieux en termes de confir­ma­tion ou d’opposition, ne conviendrait‐il pas plu­tôt de les sai­sir comme ayant déter­mi­nés « une façon nou­velle de vivre sa foi, pour les croyants, ou son irré­li­gion, pour les incroyants » (p. 9) ? Ain­si conçus, les pro­grès de la science opèrent non un anéan­tis­se­ment mais une trans­for­ma­tion de la reli­gion, trans­for­ma­tion qui s’avère quelque fois être aus­si l’occasion d’un véri­table approfondissement. Œuvre ambi­tieuse, tant par l’étendue des périodes et des domaines cou­verts que par la dif­fi­cul­té de cer­ner adé­qua­te­ment ce sen­ti­ment reli­gieux en temps de boulever­sements de l’image du monde, ce livre n’est évi­dem­ment pas à l’abri de quelques réti­cences. Ain­si en évo­quant « les espaces infi­nis », son titre pour­rait lais­ser croire qu’il s’agit d’une étude des consé­quences reli­gieuses de la cos­mo­lo­gie moderne, alors que, nous l’avons fait en­trevoir, son pro­pos est bien plus large, puisqu’il concerne certes l’infini dans l’espace, mais aus­si l’infini dans le temps et l’infini comme notion mathéma­tique. Quant « au silence de Dieu », nous aurions sou­hai­té qu’il fût expli­ci­te­ment pré­ci­sé qu’il s’agit d’une étude de l’idée du silence de Dieu à l’époque de la décou­verte des infi­nis spa­tial, tem­po­rel et ma­thématique. Cir­cons­crit plus net­te­ment à cette thé­ma­tique, l’ouvrage aurait sans doute encore gagné en pro­fon­deur et en rigueur, tout en offrant une ana­lyse plus métho­dique du thème rete­nu. Agréable à lire, bien docu­men­té, consa­cré à un sujet trop peu étu­dié, il convient cepen­dant de saluer comme il se doit cette passion­nante enquête his­to­rique tout à fait propre à mieux faire com­prendre la situa­tion du chris­tia­nisme moderne.