Livre ana­ly­sé

Réfé­rences

Stof­fel (Jean‐François), Compte ren­du de St. Bor­do­ni, « Taming com­plexi­ty : Duhem’s third path­way to Ther­mo­dy­na­mics », in Revue des ques­tions scien­ti­fiques, vol. 185, 2014, n°1, pp. 123 – 124. 

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Stefano Bordoni

Taming complexity

Duhem’s third pathway to Thermodynamics

Bor­do­ni (Ste­fa­no), Taming com­plexi­ty : Duhem’s third path­way to Ther­mo­dy­na­mics. – Urbi­no : Edi­trice Mon­te­fel­tro, 2012. – 282 p.

Par un de ces para­doxes dont l’histoire a le secret, le savant catho­lique fran­çais Pierre Duhem (1861−1916), qui a hono­ré cette Revue de ses publi­ca­tions les plus reten­tis­santes, est aujourd’hui una­ni­me­ment renom­mé, et dis­cu­té, pour ses contri­bu­tions his­to­riques sur la science médié­vale et pour ses réflexions épis­té­mo­lo­giques sur la nature des théo­ries phy­siques, alors qu’il ambi­tion­nait « seule­ment », et ce jusqu’à la fin de sa vie, d’être re­connu pour ses tra­vaux pro­pre­ment phy­siques. Bien qu’imposante et ambi­tieuse (son­geons notam­ment à la pro­mo­tion de la chimie‐physique et à la fon­da­tion de la thermody­namique des phé­no­mènes irré­ver­sibles), son œuvre scien­ti­fique est tom­bée dans un oubli (consé­cu­tif aux nou­veaux inté­rêts de la phy­sique du XXe siècle) qui est le fait non seule­ment de la com­mu­nau­té scien­ti­fique jusqu’aux années 1950, mais éga­le­ment de presque tous les com­men­ta­teurs de ses réflexions épis­té­mo­lo­giques, alors même que celles‐ci ré­sultent, pour­tant, de sa pra­tique effec­tive de la phy­sique théo­rique. En effet, excep­té les tra­vaux de G. Helm (1898), E. Jou­guet (1917), O. Man­ville (1927), sur­tout I. Pri­go­gine (1947) et enfin Cl. A. Trues­dell (1984), on peine à trou­ver, dans la lit­té­ra­ture scien­ti­fique ou dans celle des com­men­ta­teurs, des recon­nais­sances de dettes à son égard ou des études appro­fon­dies consa­crées à sa ther­mo­dy­na­mique géné­rale, alors même que quelque chose de la phy­sique duhé­mienne a pour­tant sur­vé­cu (p. 246). C’est dire à quel point la pré­sente publi­ca­tion, qui ambi­tionne de « déter­rer une mémoire enter­rée », eut été appré­ciée par celui qui ne vou­lait être que phy­si­cien et à quel point elle contri­bue enfin à com­bler un manque d’autant plus criant que les aspects concep­tuels et mathé­ma­tiques de l’œuvre en ques­tion sont réel­le­ment pointus.

Comme le sug­gère son titre, cet ouvrage, très tech­nique et requé­rant des connais­sances phy­siques appro­fon­dies, étu­die d’abord les deux voies de la ther­mo­dy­na­mique (la ther­modynamique comme appli­ca­tion de la dyna­mique d’une part, et comme dis­ci­pline auto­nome de toute hypo­thèse d’autre part), avant de se consa­crer en pro­fon­deur à la troi­sième (la ther­mo­dy­na­mique ayant la dyna­mique comme cas par­ti­cu­lier), soit celle incar­née par Duhem, chez qui, résume l’auteur, nous trou­vons tout à la fois un fon­de­ment thermody­namique à la méca­nique et une géné­ra­li­sa­tion du lan­gage de la méca­nique ana­ly­tique à la ther­mo­dy­na­mique (p. 26). Essen­tiel­le­ment cen­trée sur la décen­nie 1886 – 1896, celle‐là même durant laquelle Duhem éla­bore l’essentiel de ce qui sera La théo­rie phy­sique (1906), cette étude est notam­ment tra­ver­sée par la pro­blé­ma­tique de la com­plexi­té du monde phy­sique à laquelle le savant bor­de­lais a été par­ti­cu­liè­re­ment sen­sible. Contes­tant l’affir­mation de Pri­go­gine et Sten­gers selon laquelle la pre­mière étape vers une théo­rie de la com­plexi­té avait été réa­li­sée par J.-J. Fou­rier, l’auteur estime tout d’abord que la nou­velle asso­cia­tion éta­blie par Duhem entre la struc­ture for­melle de la méca­nique ana­ly­tique et la ther­mo­dy­na­mique consti­tue une contri­bu­tion plus signi­fi­ca­tive que celle de la Théo­rie ana­ly­tique de la cha­leur de 1822. L’auteur rap­pelle ensuite que contre la réduc­tion du monde réel aux seules qua­li­tés pre­mières opé­rée par la science des temps modernes, Du­hem a vou­lu prendre aus­si en compte les qua­li­tés secondes et ain­si élar­gir le champ d’ap­plication de la phy­sique en attri­buant à cette science, dans une veine aris­to­té­li­cienne, non seule­ment l’étude du mou­ve­ment local, mais plus géné­ra­le­ment des trans­for­ma­tions ma­térielles géné­rales dont le mou­ve­ment local ne serait plus qu’un cas par­ti­cu­lier. Ce pro­jet duhé­mien, typi­que­ment aris­to­té­li­cien, n’empêche pas l’auteur, qu’il nous soit per­mis de le faire remar­quer, de se ral­lier à une thèse qui nous est chère, à savoir que « dans tous les cas, Blaise Pas­cal a repré­sen­té un repère métho­do­lo­gique pour Duhem » (p. 243).

Sans avoir pu don­ner ne fût‐ce qu’un aper­çu des nom­breux thèmes par­cou­rant cet ouvrage qui inté­res­se­ra aus­si bien les his­to­riens de la ther­mo­dy­na­mique que les spé­cia­listes de l’œuvre scien­ti­fique de Duhem, il nous reste plus qu’à féli­ci­ter son auteur.