Livre ana­ly­sé

Réfé­rences

Stof­fel (Jean‐François), Compte ren­du de « De l’éternité à nos jours : l’hypothèse astro­no­mique de Louis‐Auguste Blan­qui », in Revue des Ques­tions Scien­ti­fiques, vol. 191, 2020, n°1 – 2, pp. 218 – 219.

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Essais réunis par Lisa Block de Behar

De l’éternité à nos jours

L’hypothèse astronomique de Louis‐Auguste Blanqui

De l’éternité à nos jours : l’hypothèse astro­no­mique de Louis‐Auguste Blan­qui / essais réunis par Lisa Block de Behar. – Paris : Hono­ré Cham­pion, 2019. – 184 p. – (Biblio­thèque de lit­té­ra­ture géné­rale et com­pa­rée, 160). – 1 vol. bro­ché de 15,5 × 23,5 cm. – 19,00 €. – isbn 978−2−7453−5147−0.

Quel livre sin­gu­lier que L’éternité par les astres : hypo­thèse astro­no­mique ! Sin­gu­lier tout d’abord par son auteur : même si — bien que les contri­bu­teurs ne le sou­lignent guère — les ana­lo­gies éta­blies entre cos­mo­lo­gie et poli­tique sont, depuis des siècles, mon­naie cou­rante, rien ne sem­blait pré­des­ti­ner le stra­tège de l’insurrection Louis‐Auguste Blan­qui (1805−1881) à délais­ser la véhé­mence de ses dia­tribes poli­tiques au pro­fit d’un trai­té astronomico‐métaphysique dont le sta­tut est assu­ré­ment incer­tain, mais au sein duquel il par­vient néan­moins à faire preuve de maî­trise scien­ti­fique et de rete­nue métho­do­lo­gique. Sin­gu­lier ensuite par son contexte : rédi­gé en pri­son, publié en 1872, l’ouvrage devance d’une décen­nie la théo­rie nietz­schéenne de l’éternel retour et pour­rait même faire office de pré­cur­seur à la mode actuelle des mul­ti­vers. Sin­gu­lier enfin par l’importance du para­doxe qui l’habite : com­ment sou­te­nir, toute sa vie durant, la néces­si­té d’une action humaine des­ti­née à trans­for­mer la socié­té tout en conce­vant l’univers comme étant inexo­ra­ble­ment condam­né, du moins en pre­mière approxi­ma­tion, à la répé­ti­tion éter­nelle du même ?

Cette curieuse « hypo­thèse astro­no­mique » de la dupli­ca­tion infi­nie des mondes et des êtres aura du moins sans doute per­mis à son auteur de sur­mon­ter l’adversité qui fut la sienne — l’« Enfer­mé », comme on le sur­nomme, pas­sa presque la moi­tié de sa vie en pri­son — non seule­ment en l’extirpant par la pen­sée de son cachot — tous les com­men­ta­teurs le rap­pellent, sans pour autant y déce­ler la trace du topos pla­to­ni­cien de la sta­tus rec­tus —, mais aus­si en lui per­met­tant de croire que la vie qu’il est en train de vivre — celle d’un pri­son­nier en train d’écrire un opus­cule dans un cachot —, loin d’être sin­gu­lière, est au contraire répé­tée à l’infini par d’autres lui‐même sur d’autres Terres — d’où l’éternité reven­di­quée mal­gré la mor­ta­li­té de celle qui est actuel­le­ment la sienne. Pour évi­ter l’éternel retour du même, qui ne serait guère de nature, dans son cas, à appor­ter la conso­la­tion annon­cée, il convient d’ajouter que ces vies dupli­quées peuvent, au gré d’une bifur­ca­tion, se mettre à dif­fé­rer de la sienne. Or, comme le nombre de ces autres vies est infi­ni (puisque l’univers lui‐même est éter­nel et infi­ni), de telles bifur­ca­tions se pro­dui­ront néces­sai­re­ment et don­ne­ront lieu, tout aus­si néces­sai­re­ment, à toutes les consé­quences bio­gra­phiques pos­sibles et ima­gi­nables. Par consé­quent — et au risque d’achever la pen­sée de l’«Enfermé » — au moins une fois s’est déjà réa­li­sé, est en train de se réa­li­ser ou se réa­li­se­ra, mais ailleurs, une vie plus satis­fai­sante que celle qu’il lui est don­né de vivre ici et main­te­nant. Cette soi‐disant immor­ta­li­té, acquise par la répé­ti­tion infi­nie du même, per­met donc éga­le­ment que soient réa­li­sées, au moins une fois, toutes les poten­tia­li­tés qui n’ont pu l’être dans cette vie‐ci. Voi­là de quoi rela­ti­vi­ser l’importance des échecs actuel­le­ment endu­rés. De l’évasion donc, de la com­pen­sa­tion sans doute, et assu­ré­ment pas mal de mélan­co­lie et de nos­tal­gie cachées sous une bonne dose d’ironie.

Bien que le sous‐titre de l’ouvrage de Blan­qui soit « hypo­thèse astro­no­mique » et que cette expres­sion figure éga­le­ment dans le sous‐titre du volume ici ana­ly­sé, celui‐ci pri­vi­lé­gie l’écrivain et le révo­lu­tion­naire au détri­ment de l’autodidacte qui, avec rigueur et sérieux, s’est infor­mé sur les connais­sances de son temps auprès de Laplace avant de tirer par­ti de la récente mise en évi­dence, par l’analyse spec­trale des étoiles, du nombre limi­té des élé­ments chi­miques consti­tu­tifs de l’univers. Aus­si, l’intérêt de ce volume col­lec­tif est‐il fort limi­té pour l’histo­rien de la pen­sée astro­no­mique, quand bien même celui‐ci serait‐il par­ti­cu­liè­re­ment atten­tif aux consi­dé­ra­tions phi­lo­so­phiques et même « méta­phy­siques » — puisque tel est le terme employé par Blan­qui lui‐même — que d’aucuns ont cru pou­voir tirer de cette dis­ci­pline. Nous nous conten­te­rons donc d’épingler quatre contri­bu­tions sur les treize que com­porte le volume. Celle qu’il convient de lire en pre­mier est de Már­cio Seligmann‐Silva : en trois ou quatre pages, elle rap­pelle très clai­re­ment non seule­ment le contexte poli­tique — l’ouvrage de Blan­qui a été écrit un an après la Com­mune de Paris —, mais éga­le­ment la manière dont il croit assu­rer l’éternité par les astres. On pour­ra lire ensuite la contri­bu­tion de Daniel Lefort qui évoque notam­ment son recours (cri­tique quant à la forme du récit) à l’Expo­si­tion du sys­tème du monde de Laplace. Enfin, sauf à sup­po­ser que les inté­rêts de l’« Enfer­mé » sont hété­ro­clites, il convien­dra d’aborder la ques­tion essen­tielle qui s’impose à tous les com­men­ta­teurs, à savoir celle de l’éventuelle uni­té qui relie ses enga­ge­ments poli­tiques et ses spé­cu­la­tions cos­mo­lo­giques. On pour­ra lire, à ce pro­pos, les com­mu­ni­ca­tions de Frank Chou­ra­qui et d’Andrés Claro.

Ter­mi­nons en sou­li­gnant que le livre sin­gu­lier de Blan­qui nous révèle un XIXe siècle qui l’est tout autant : loin du cli­ché d’un âge serei­ne­ment scien­tiste, on y voit — à l’instar d’un Auguste Comte ou d’un Camille Flam­ma­rion — un Auguste Blan­qui assu­ré­ment « sans dieu ni maître », mais néan­moins sou­cieux de garan­tir aux êtres humains qu’ils ne sont pas appe­lés à dis­pa­raître tota­le­ment ; loin d’un siècle fon­ciè­re­ment opti­miste, on y découvre un « Enfer­mé » contes­tant, par sa répé­ti­tion du même et ses bifur­ca­tions impré­vi­sibles, l’idéologie d’un pro­grès inexorable.