Livre analysé
Références
Stoffel (Jean‐François), Compte rendu de « De l’éternité à nos jours : l’hypothèse astronomique de Louis‐Auguste Blanqui », in Revue des Questions Scientifiques, vol. 191, 2020, n°1 – 2, pp. 218 – 219.
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Essais réunis par Lisa Block de Behar
De l’éternité à nos jours
L’hypothèse astronomique de Louis‐Auguste Blanqui
Quel livre singulier que L’éternité par les astres : hypothèse astronomique ! Singulier tout d’abord par son auteur : même si — bien que les contributeurs ne le soulignent guère — les analogies établies entre cosmologie et politique sont, depuis des siècles, monnaie courante, rien ne semblait prédestiner le stratège de l’insurrection Louis‐Auguste Blanqui (1805−1881) à délaisser la véhémence de ses diatribes politiques au profit d’un traité astronomico‐métaphysique dont le statut est assurément incertain, mais au sein duquel il parvient néanmoins à faire preuve de maîtrise scientifique et de retenue méthodologique. Singulier ensuite par son contexte : rédigé en prison, publié en 1872, l’ouvrage devance d’une décennie la théorie nietzschéenne de l’éternel retour et pourrait même faire office de précurseur à la mode actuelle des multivers. Singulier enfin par l’importance du paradoxe qui l’habite : comment soutenir, toute sa vie durant, la nécessité d’une action humaine destinée à transformer la société tout en concevant l’univers comme étant inexorablement condamné, du moins en première approximation, à la répétition éternelle du même ?
Cette curieuse « hypothèse astronomique » de la duplication infinie des mondes et des êtres aura du moins sans doute permis à son auteur de surmonter l’adversité qui fut la sienne — l’« Enfermé », comme on le surnomme, passa presque la moitié de sa vie en prison — non seulement en l’extirpant par la pensée de son cachot — tous les commentateurs le rappellent, sans pour autant y déceler la trace du topos platonicien de la status rectus —, mais aussi en lui permettant de croire que la vie qu’il est en train de vivre — celle d’un prisonnier en train d’écrire un opuscule dans un cachot —, loin d’être singulière, est au contraire répétée à l’infini par d’autres lui‐même sur d’autres Terres — d’où l’éternité revendiquée malgré la mortalité de celle qui est actuellement la sienne. Pour éviter l’éternel retour du même, qui ne serait guère de nature, dans son cas, à apporter la consolation annoncée, il convient d’ajouter que ces vies dupliquées peuvent, au gré d’une bifurcation, se mettre à différer de la sienne. Or, comme le nombre de ces autres vies est infini (puisque l’univers lui‐même est éternel et infini), de telles bifurcations se produiront nécessairement et donneront lieu, tout aussi nécessairement, à toutes les conséquences biographiques possibles et imaginables. Par conséquent — et au risque d’achever la pensée de l’«Enfermé » — au moins une fois s’est déjà réalisé, est en train de se réaliser ou se réalisera, mais ailleurs, une vie plus satisfaisante que celle qu’il lui est donné de vivre ici et maintenant. Cette soi‐disant immortalité, acquise par la répétition infinie du même, permet donc également que soient réalisées, au moins une fois, toutes les potentialités qui n’ont pu l’être dans cette vie‐ci. Voilà de quoi relativiser l’importance des échecs actuellement endurés. De l’évasion donc, de la compensation sans doute, et assurément pas mal de mélancolie et de nostalgie cachées sous une bonne dose d’ironie.
Bien que le sous‐titre de l’ouvrage de Blanqui soit « hypothèse astronomique » et que cette expression figure également dans le sous‐titre du volume ici analysé, celui‐ci privilégie l’écrivain et le révolutionnaire au détriment de l’autodidacte qui, avec rigueur et sérieux, s’est informé sur les connaissances de son temps auprès de Laplace avant de tirer parti de la récente mise en évidence, par l’analyse spectrale des étoiles, du nombre limité des éléments chimiques constitutifs de l’univers. Aussi, l’intérêt de ce volume collectif est‐il fort limité pour l’historien de la pensée astronomique, quand bien même celui‐ci serait‐il particulièrement attentif aux considérations philosophiques et même « métaphysiques » — puisque tel est le terme employé par Blanqui lui‐même — que d’aucuns ont cru pouvoir tirer de cette discipline. Nous nous contenterons donc d’épingler quatre contributions sur les treize que comporte le volume. Celle qu’il convient de lire en premier est de Márcio Seligmann‐Silva : en trois ou quatre pages, elle rappelle très clairement non seulement le contexte politique — l’ouvrage de Blanqui a été écrit un an après la Commune de Paris —, mais également la manière dont il croit assurer l’éternité par les astres. On pourra lire ensuite la contribution de Daniel Lefort qui évoque notamment son recours (critique quant à la forme du récit) à l’Exposition du système du monde de Laplace. Enfin, sauf à supposer que les intérêts de l’« Enfermé » sont hétéroclites, il conviendra d’aborder la question essentielle qui s’impose à tous les commentateurs, à savoir celle de l’éventuelle unité qui relie ses engagements politiques et ses spéculations cosmologiques. On pourra lire, à ce propos, les communications de Frank Chouraqui et d’Andrés Claro.
Terminons en soulignant que le livre singulier de Blanqui nous révèle un XIXe siècle qui l’est tout autant : loin du cliché d’un âge sereinement scientiste, on y voit — à l’instar d’un Auguste Comte ou d’un Camille Flammarion — un Auguste Blanqui assurément « sans dieu ni maître », mais néanmoins soucieux de garantir aux êtres humains qu’ils ne sont pas appelés à disparaître totalement ; loin d’un siècle foncièrement optimiste, on y découvre un « Enfermé » contestant, par sa répétition du même et ses bifurcations imprévisibles, l’idéologie d’un progrès inexorable.
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