Livre ana­ly­sé

Réfé­rences

Stof­fel (Jean‐François), Compte ren­du de D. Lam­bert, « Sciences et théo­lo­gie : les figures d’un dia­logue », in Revue phi­lo­so­phique de Lou­vain, vol. 98, 2000, n°2, pp. 395 – 401. 

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Dominique Lambert

Sciences et théologie

Les figures d’un dialogue

Lam­bert (Domi­nique), Sciences et théo­lo­gie : les figures d’un dia­logue. – Namur : Presses uni­ver­si­taires de Namur ; Bruxelles : Édi­tions Les­sius, 1999. – 218 p. – (Connaître et croire – Don­ner rai­son ; 4).

Le titre et le sous‐titre de ce livre, trop modestes, n’en marquent pas assez ni l’ampleur, ni l’ambition. En effet, l’A. ne s’attache pas seule­ment, de manière des­crip­tive, à dres­ser une typo­lo­gie cri­tique des dif­fé­rentes figures qu’ont pu prendre et que prennent encore les rela­tions entre sciences et théo­lo­gie mais, sur base d’une telle étude, il pro­pose — mieux, il risque — une arti­cu­la­tion qui, gar­dant les aspects posi­tifs des figures déjà expé­ri­men­tées, cherche à évi­ter leurs défi­ciences. L’articulation pro­po­sée impli­quant, entre sciences et théo­lo­gie, la média­tion de la phi­lo­so­phie, ce livre est en fait un plai­doyer — enga­gé et cou­rageux — sou­te­nant la pos­si­bi­li­té d’un dia­logue entre sciences et théo­lo­gie qui soit authen­tique, fécond et plei­ne­ment res­pec­tueux de l’autonomie des trois dis­ci­plines concer­nées. Dans cette vaste lit­té­ra­ture consa­crée aux rap­ports entre science et reli­gion où il est fré­quemment fait état, sous des registres divers et sou­vent avec rai­son, au mieux de malen­tendus réci­proques et au pire d’entraves au déve­lop­pe­ment scien­ti­fique, voi­ci donc un ouvrage témoi­gnant d’une pers­pec­tive fon­ciè­re­ment opti­miste, sans que celle‐ci ne ré­sulte pour autant d’une igno­rance des dif­fi­cul­tés inhé­rentes à une telle entre­prise. Le fait est suf­fi­sam­ment rare que pour que cet essai nous retienne quelques instants.

Res­tau­rer, entre sciences et théo­lo­gie, un dia­logue authen­tique qui, en pré­ser­vant la néces­saire auto­no­mie de leurs domaines res­pec­tifs, satis­fasse aus­si bien les scien­ti­fiques que les théo­lo­giens ne peut se faire sans la déter­mi­na­tion préa­lable de ce que sont l’acti­vité scien­ti­fique et la réflexion théo­lo­gique, ni sans la prise en compte des contraintes spé­ci­fiques qui en résultent. Aus­si l’A. s’attelle tout d’abord à cer­ner au mieux la nature de l’activité scien­ti­fique, consi­dé­rée res­pec­ti­ve­ment au niveau onto­lo­gique, épis­té­mo­lo­gique et fina­le­ment éthique. Abor­dant tout d’abord le type d’être qui est appré­hen­dé par les scien­ti­fiques, l’A. observe que, en lieu et place de l’ontologie clas­sique confi­née désor­mais au monde macro­sco­pique, s’est ins­tau­rée une concep­tion hié­rar­chique du réel phy­sique recon­nais­sant divers niveaux de réa­li­té et sou­te­nant que les niveaux supé­rieurs reposent ulti­me­ment — et uni­que­ment — sur les niveaux infé­rieurs (le réduc­tion­nisme). Cer­tains se sont empa­rés de cette repré­sen­ta­tion, qu’ils ont éle­vée au rang de seule et unique regard valable sur le réel, pour rui­ner toute idée de trans­cen­dance, quand d’autres, refu­sant cette approche réduc­tion­niste, ont cher­ché une alter­na­tive qui leur per­mette au contraire de réen­chan­ter le monde. Face à ces posi­tions qui sur­va­lo­risent les sciences en les cré­di­tant d’une por­tée méta­phy­sique qu’elles n’ont pas ou qui les déva­lo­risent en refu­sant de pren­dre en compte ce dont elles témoignent, l’A. ouvre une troi­sième voie. Pre­nant acte du suc­cès his­to­rique rem­por­té par cette option réduc­tion­niste, il la fait sienne, tout en ne lui accor­dant qu’une por­tée métho­do­lo­gique, pré­ser­vant ain­si la légi­ti­mi­té d’autres regards sur le monde. Au niveau épis­té­mo­lo­gique, l’A. ne peut que com­battre les posi­tions les plus extrêmes du conven­tion­na­lisme et du réa­lisme, car non seule­ment elles ne cor­res­pondent pas à la réa­li­té de l’activité scien­ti­fique (les pré­dic­tions réus­sies attestent que le scienti­fique atteint bien le réel, mais en même temps le réduc­tion­nisme qu’il met en œuvre lui rap­pelle qu’il n’atteint pas le tout du réel), mais aus­si parce qu’elles mettent « hors jeu » res­pec­ti­ve­ment la science (qui n’aurait plus rien à dire sur le réel) et la théo­lo­gie (qui aurait été sup­plan­tée par une science capable, à l’inverse, d’épuiser le réel). L’A. plaide donc pour un réa­lisme cri­tique, qui recon­naît une cer­taine por­tée cog­ni­tive aux sciences, sans igno­rer la par­ti­cu­la­ri­té de leur mode d’appréhension du réel cor­ré­la­tif de leur mé­thode inévi­ta­ble­ment réduc­trice. Enfin, au niveau éthique, l’A. refuse l’image encore trop répan­due d’une science qui, du moins au niveau de la recherche « pure », serait tou­jours « bonne » (seules ses appli­ca­tions pou­vant être mau­vaises), en rap­pe­lant que même à ce niveau, la pra­tique scien­ti­fique s’accompagne d’une « charge » éthique qui n’est pas à né­gliger. De l’analyse de cha­cun de ces trois niveaux, il résulte qu’un dia­logue avec la théo­logie est donc pos­sible, voire néces­saire, puisque la science voit tout le réel qu’elle doit voir, mais pas le tout du réel (niveau onto­lo­gique) ; qu’elle appré­hende effec­ti­ve­ment quelque chose du réel et de sa véri­té (niveau épis­té­mo­lo­gique) et qu’à tous ses niveaux, elle engage des choix éthiques sus­cep­tibles d’intéresser la théo­lo­gie morale (niveau éthique).

Pour sa part, la théo­lo­gie — et il s’agit tou­jours ici de la théo­lo­gie catho­lique — se caracté­rise éga­le­ment par des spé­ci­fi­ci­tés aux­quelles il faut pou­voir faire droit. Aus­si faut‐il en dres­ser l’inventaire afin d’examiner si ces contraintes théo­lo­giques pour­ront s’accorder avec celles de la science que nous venons de rele­ver (réduc­tion­nisme, réa­lisme cri­tique, auto­no­mie de la démarche scien­ti­fique…). Seule sera en effet rece­vable l’articulation qui, pour avoir res­pec­té les contraintes des uns et des autres, per­met­tra l’établissement d’un dia­logue plei­ne­ment libre et authen­tique, puisque ne pré­sup­po­sant aucun renon­ce­ment préa­lable. L’A. inter­roge à cet effet la théo­lo­gie de la créa­tion et puis celle de la rai­son. Son ana­lyse fait appa­raître que l’autonomie requise par les sciences est déjà plei­ne­ment ins­crite dans la créa­tion elle‐même : entre Dieu et le créé se trouve éta­bli une dis­tance qui non seule­ment fonde la pos­si­bi­li­té d’une authen­tique liber­té de l’homme face à son Créa­teur, mais qui marque en même temps l’autonomie véri­table dont jouit l’univers ; aus­si la théo­lo­gie de la créa­tion évite‐t‐elle autant le pan­théisme que le théisme pour prô­ner le panen­théisme qui, seul, assure une pré­sence réelle, mais dis­crète, de Dieu dans le monde. Quant à la théo­lo­gie de la rai­son, elle livre éga­le­ment de pré­cieuses indi­ca­tions en vue de l’élaboration d’une arti­cu­la­tion entre sciences et théo­lo­gie : il ne peut y avoir de désac­cord pro­fond entre la rai­son et la foi ; contre le fidéisme et le ratio­na­lisme, un dia­logue entre sciences et théo­lo­gie est non seule­ment pos­sible, mais néces­saire ; l’activité scien­ti­fique engage tou­jours une charge éthique, aus­si ce dia­logue trou­ve­ra à s’établir au sein d’une phi­lo­so­phie ayant non seule­ment une dimen­sion méta­phy­sique, mais aus­si sapientielle.

Fort de ce que sont et de ce que veulent la science et la théo­lo­gie, l’A. peut main­te­nant appré­cier les modes d’interaction qui ont été pra­ti­qués entre ces deux dis­ci­plines, à l’aune des contraintes et des prin­cipes qu’il vient de rele­ver. Il exa­mi­ne­ra donc — tou­jours sous son triple point de vue onto­lo­gique, épis­té­mo­lo­gique et éthique — les deux posi­tions tradi­tionnelles, à savoir le concor­disme et le dis­cor­disme, avant de pro­po­ser sa propre articu­lation, dont il s’attachera enfin à tes­ter la vali­di­té en la confron­tant à quelques pro­blèmes contemporains.

Le concor­disme onto­lo­gique iden­ti­fie indû­ment la réa­li­té visée par les sciences à celle qu’entend rejoindre la théo­lo­gie. Cette atti­tude mène au pan­théisme et fina­le­ment à l’athéisme, condamne Dieu à occu­per ces zones d’ombres de la science qui, presque im­manquablement, dis­pa­raî­tront avec le pro­grès scien­ti­fique et, fina­le­ment, ne res­pecte ni la liber­té de l’activité scien­ti­fique ni la trans­cen­dance de Dieu : elle ne peut être que reje­tée. Tout en dis­tin­guant les niveaux d’être visés par la science et par la théo­lo­gie, le con­cordisme épis­té­mo­lo­gique confond, quant à lui, les niveaux de connais­sances dont ils res­sortissent et, fina­le­ment, les rend tri­bu­taires d’un seul et même type de dis­cours. Il con­duit ain­si à l’utilisation directe d’arguments scien­ti­fiques en vue d’étayer des pro­po­si­tions méta­phy­siques ou théo­lo­giques, sans s’apercevoir de la confu­sion entre niveaux de lan­gage ain­si opé­rée. Enfin, le concor­disme éthique, assi­mi­lant le dis­cours moral au dis­cours scien­ti­fique, s’imagine que la science seule est à même de fon­der les normes éthiques.

Pour avoir recher­ché un accord direct entre un pas­sage des Écri­tures et une connais­sance scien­ti­fique, pour avoir donc négli­gé les dif­fé­rences spé­ci­fiques qui dis­tinguent la science de la théo­lo­gie, l’attitude concor­diste pra­ti­quée par cer­tains catho­liques a, au cours de l’histoire, pro­vo­qué de nom­breux erre­ments dont les consé­quences ont sou­vent été néfastes. Aus­si les milieux catho­liques ont‐ils fini par s’aviser des dan­gers que recèlent ce concor­disme, d’autant plus redou­table qu’il pou­vait, à court terme, pas­ser pour béné­fique. Dès lors, pour mieux s’en pré­mu­nir et pour pou­voir adres­ser une fin de non‐rece­voir à ceux qui, pareille­ment, escomp­taient s’emparer de la science pour atta­quer leur foi, ils ont sou­vent adop­té la posi­tion symé­tri­que­ment oppo­sée : le dis­cor­disme. Au niveau onto­lo­gique, celui‐ci éta­blit une sépa­ra­tion radi­cale entre l’ordre des réa­li­tés natu­relles et celui des réa­li­tés théo­lo­giques. S’il pré­serve ain­si, à l’inverse du concor­disme, la transcen­dance de Dieu et l’autonomie du monde natu­rel, c’est au risque d’une frac­ture onto­lo­gique déta­chant l’immanence de la trans­cen­dance et pou­vant conduire soit à l’agnosticisme et à l’athéisme, soit à un théisme abs­trait sans rela­tion avec le monde dans lequel nous vivons. Dans la lignée du « posi­ti­visme chré­tien » que nous évo­quions il y a un ins­tant, plu­sieurs savants catho­liques, afin d’éviter tout pro­blème théo­lo­gique, ont éga­le­ment adop­té un dis­cordisme épis­té­mo­lo­gique (main­tien d’une sépa­ra­tion radi­cale entre connais­sances scien­ti­fiques et connais­sances théo­lo­giques) qu’ils fon­de­ront soit sur une dis­tinc­tion entre le phé­no­mé­na­lisme de la science et le réa­lisme de la méta­phy­sique, soit sur la con­ception selon laquelle l’intelligibilité atteinte par la science ne rejoint pas la sphère d’in­telligibilité ouverte par la théo­lo­gie. L’A. ne peut se satis­faire d’une telle posi­tion (pas même de sa seconde ver­sion qui, pour­tant, cré­dite la science d’une por­tée réa­liste), car tout en main­te­nant, contre le concor­disme épis­té­mo­lo­gique, une dis­tinc­tion entre les ni­veaux de ces dif­fé­rents dis­cours, elle induit le fidéisme, res­treint la théo­lo­gie au domaine de la vie inté­rieure, et la prive ain­si d’une théo­lo­gie de la créa­tion capable de prendre en compte l’existence du cos­mos. Enfin, au niveau éthique, le dis­cor­disme sépare l’éthique natu­relle, qui béné­fi­cie­ra du cré­dit accor­dé aux techno‐sciences, de la théo­lo­gie morale, qui sera rame­née à un simple choix personnel.

Aucune de ces solu­tions n’étant plei­ne­ment satis­fai­sante, l’A. pro­pose une arti­cu­la­tion au sein de laquelle cette ins­tance média­trice qu’est la phi­lo­so­phie offri­rait non seule­ment un lieu de dia­logue pour ces deux ordres que sont les sciences et la théo­lo­gie, mais irait jusqu’à viser « l’acquisition d’un point de vue cohé­rent qui les coadapte de telle manière que l’un puisse réel­le­ment fécon­der l’autre » (p. 106). Cette arti­cu­la­tion se déploie à nou­veau sur un plan onto­lo­gique, épis­té­mo­lo­gique et éthique, en prê­tant, à cha­cun de ces ni­veaux, une atten­tion par­ti­cu­lière vers la pro­blé­ma­tique des fon­de­ments et vers celle de la fina­li­té. Au niveau onto­lo­gique, cette arti­cu­la­tion éta­blit que l’existence de l’univers et les liens entre Dieu et le monde ne peuvent être pen­sés qu’en fai­sant appel à une notion de rela­tion méta­phy­sique dans laquelle, pour ren­con­trer le pro­blème de la fina­li­té sans abou­tir à une confu­sion avec la cau­sa­li­té maté­rielle, Dieu est conçu comme cau­sa cau­sa­rum. Au niveau épis­té­mo­lo­gique, la mise en rela­tion des pro­po­si­tions théo­lo­giques et des résul­tats scien­ti­fiques sera média­ti­sée par une phi­lo­so­phie de la nature qui, pre­nant acte de l’intel­ligibilité du monde mise en évi­dence par le scien­ti­fique, pour­ra inter­ro­ger le sens de cette intel­li­gi­bi­li­té, pour fina­le­ment envi­sa­ger, en lien avec la révé­la­tion, des réponses capables d’en rendre compte. Au niveau éthique enfin, l’articulation de la théo­lo­gie morale et des sciences pas­se­ra éga­le­ment par l’intermédiaire de la phi­lo­so­phie morale qui sera un lieu de dia­logue ouvert à tous et un point d’ancrage pour une théo­lo­gie morale qui, sans cela, ris­que­rait de se pri­ver de l’éclairage scien­ti­fique dont elle a besoin et de se can­ton­ner dans la seule sphère privée.

Arri­vés au niveau de la théo­lo­gie, évo­quons les trois caté­go­ries d’interrogations théo­logiques qui s’offrent à nous. En pre­mier lieu, un ques­tion­ne­ment sur le sens théo­lo­gique des conte­nus scien­ti­fiques. En effet, le monde ren­voie à son Créa­teur comme l’effet à sa cause, non pas im – média­te­ment, mais seule­ment par l’intermédiaire de traces, d’em­preintes qu’il faut inter­pré­ter. En deuxième lieu, une réflexion sur la por­tée théo­lo­gique du rap­port que le scien­ti­fique entre­tient avec « son » monde. Le savant, par le regard bien par­ti­cu­lier qu’il porte sur le réel, engendre en effet un monde qui lui est propre. En cela, il témoigne d’une acti­vi­té co‐créatrice qui, selon l’A., n’est pas sans rap­pe­ler, analogique­ment bien sûr, l’acte du Créa­teur, de telle sorte que cette (co)création humaine pour­rait sans doute nous aider à pen­ser, impar­fai­te­ment, l’acte créa­teur. En der­nier lieu, il reste à pen­ser la por­tée théo­lo­gique de cette démarche d’articulation elle‐même, et ce à son ni­veau phi­lo­so­phique, où, tout comme au niveau scien­ti­fique, s’offre l’opportunité de com­prendre quelque chose de l’acte du Créa­teur, en l’occurrence non plus le sur­gis­se­ment d’un monde (mise par­ti­cu­liè­re­ment en évi­dence par l’activité scien­ti­fique), mais une meil­leure expé­ri­men­ta­tion de la notion de rela­tion. Et l’A. de conclure : « le scien­ti­fique ap­prend à décryp­ter la créa­tion en cocréant son Monde, le phi­lo­sophe apprend cela en vi­vant la consti­tu­tion d’une cos­mo­lo­gie phi­lo­so­phique homo­gène à la Révé­la­tion » (p. 140).

L’ouvrage se ter­mine par une « mise à l’épreuve » de la pen­sée de l’A., puisque que celle‐ci se trou­ve­ra confron­tée à d’importants pro­blèmes contem­po­rains, tels que la probléma­tique de l’origine de la vie, de l’hominisation et de l’animation humaine, ou celles de la souf­france, du péché ori­gi­nel et du res­pect envers le monde végé­tal et ani­mal. Par­mi ceux‐ci, nous ne retien­drons que la thé­ma­tique de l’origine de l’univers. Dis­tin­guant commen­cement natu­rel, com­men­ce­ment méta­phy­sique et créa­tion théo­lo­gique, l’A. se livre à une ana­lyse par­ti­cu­liè­re­ment péné­trante de cette dif­fi­cile ques­tion. Plu­tôt que de vou­loir, fort tra­di­tion­nel­le­ment, inter­pré­ter le com­men­ce­ment natu­rel du monde comme une trace phy­sique de son sur­gis­se­ment méta­phy­sique, l’A. pré­fère prê­ter atten­tion au pro­ces­sus évo­lu­tif que ce com­men­ce­ment ini­tie : pour lui, cette pro­gres­sive auto‐organisation de l’univers marque son inachè­ve­ment et fait écho à l’autonomie que lui accorde la théo­lo­gie de la création.

L’A. a donc sou­mis cette ques­tion extrê­me­ment com­plexe de l’articulation qu’il con­vient d’établir entre sciences et théo­lo­gie à un trai­te­ment sys­té­ma­tique au sein d’un ex­posé dont il convient de sou­li­gner tout à la fois la clar­té et la nuance. Il va sans dire que l’enquête ain­si menée n’est pas pour autant com­plète — com­ment du reste aurait‐elle pu l’être ? Ain­si, comme le recon­naît l’A. lui‐même, en ren­voyant aux tra­vaux de Jean Ladrière, son étude pré­li­mi­naire de la nature de l’activité scien­ti­fique ne s’accompagne-t-elle pas, de façon symé­trique, d’une ana­lyse du dis­cours et de l’activité théo­lo­giques. De même, si l’A. a pris soin de véri­fier que son arti­cu­la­tion ren­contre les contraintes scienti­fiques et théo­lo­giques pré­cé­dem­ment rele­vées, il ne semble pas qu’une atten­tion aus­si sou­te­nue ait été appor­tée à la troi­sième ins­tance concer­née par cette arti­cu­la­tion, à savoir la phi­lo­so­phie. Quelles sont ses contraintes et sont‐elles éga­le­ment res­pec­tées ? De la même façon que l’A. spé­ci­fie pré­ci­sé­ment deux des trois ins­tances concer­nées (la théolo­gie catho­lique et une science conçue de façon réa­liste et réduc­tion­niste) — car il sait par­faitement bien que ces choix ne seront pas sans réper­cus­sions sur l’articulation pro­po­sée —, ne devrait‐il pas éga­le­ment pré­ci­ser davan­tage quelle est la phi­lo­so­phie qui, selon lui, serait la plus apte à jouer ce rôle de média­tion ? Sans doute l’influence mani­feste du tho­misme qui trans­pa­raît en maints endroits nous renseigne‐t‐elle, d’une cer­taine façon, sur la phi­lo­so­phie que vise l’A., mais, au niveau de cette troi­sième ins­tance, il reste sans doute à mener un cer­tain tra­vail de cla­ri­fi­ca­tion et de justification.

Au fond, cet ouvrage, qui s’adresse moins spé­ci­fi­que­ment aux phi­lo­sophes de métier qu’à « l’honnête homme », est, contre le posi­ti­visme chré­tien, une invi­ta­tion à plus de té­mérité — oser, à nou­veau, la consti­tu­tion d’une phi­lo­so­phie de la nature, mal­gré la « fragi­lité » des don­nées scien­ti­fiques — et, cor­ré­la­ti­ve­ment, à plus de modes­tie –être prêt à re­prendre cette arti­cu­la­tion à tout moment, en rai­son pré­ci­sé­ment de cette constante évo­lution des savoirs théo­lo­gique et scien­ti­fique. Opti­miste, il sou­tient que l’on peut, comme son A., inté­grer la métho­do­lo­gie et les don­nées scien­ti­fiques sans renon­cer à sa foi ni de­voir la repous­ser dans la seule sphère pri­vée ; et inver­se­ment, que l’on peut faire siens tous les acquis de la théo­lo­gie catho­lique sans devoir refu­ser ou déna­tu­rer les don­nées des sciences. Très cer­tai­ne­ment, la doc­trine de l’A. sus­ci­te­ra des remarques, voire des ré­serves, mais il impor­tait ici de saluer un réel effort de réflexion visant à pen­ser ensemble sciences, théo­lo­gie et philosophie.