Dennis Danielson
« Paradise lost » and the cosmological revolution
Danielson (Dennis), « Paradise lost » and the cosmological revolution. – New York : Cambridge University Press, 2014. – xxiii, 220 p.
Spécialiste reconnu du poète anglais John Milton (1608−1674) possédant une connaissance attestée de l’histoire de l’astronomie, D. Danielson est assurément la personne adéquate pour nous offrir une monographie visant à décrypter, commenter et contextualiser tous les propos astronomiques et cosmologiques tenus dans cette épopée cosmique qu’est The Paradise lost. L’exercice est assurément difficile dès lors qu’il ne s’agit pas de présenter, en toute liberté, le bagage cosmologique standard qui était de mise à l’époque du poète anglais, mais bien de reconstituer, de la manière la plus précise possible, la conception du cosmos véhiculée par ce texte ainsi que les liens qui l’unissent au contexte cosmologique de la période considérée. Difficulté supplémentaire, cet exposé se doit, évidemment, d’être le plus structuré possible alors même qu’il est soumis à l’obligation de respecter un texte poétique qui, lui, n’est aucunement astreint à une telle contrainte. Telle n’est pas, cependant, la plus grande difficulté qu’a sans doute dû surmonter l’auteur de ce livre. En effet, The Paradise lost est paru en 1667, soit tout juste vingt avant les Principia de Newton. Pourtant, malgré cette proximité chronologique, Milton ne s’y sent pas obligé de se déclarer partisan de l’héliocentrisme ; pire, la plupart des commentateurs le soupçonnent d’être resté géocentriste ! Voilà le véritable défi qui s’impose à tout commentateur de cette épopée cosmique : comment expliquer qu’à un âge aussi avancé dans l’histoire de la réception du copernicanisme, Milton n’ait pas jugé bon d’approuver explicitement l’héliocentrisme ? Comment maintenir qu’il est intéressant d’étudier l’œuvre d’un auteur qui, aux yeux du tribunal de l’histoire, appartient dès lors au camp des retardataires, des obscurantistes et des vaincus, et non à celui des modernes assimilés aux « vainqueurs » ? Face à cette situation inconfortable, D. Danielson fait remarquer, à juste titre, que l’histoire réelle ne s’accommode guère de cette répartition binaire, et donc simpliste, entre « vainqueurs » et « vaincus ». Mais alors que notre commentateur devrait donc s’empresser de s’en débarrasser pour se consacrer à ce qui est véritablement important — décoder ce que Milton a écrit et pourquoi —, on sent bien, malgré tout, toute la gêne que fait reposer sur ses épaules le choix, ou plutôt le non‐choix, qui fut celui de son poète. Pourtant, du point de vue qui est le nôtre — celui d’un historien de la cosmologie soucieux de comprendre le passé et non de le juger à l’aune des connaissances actuelles —, la situation délicate de D. Danielson s’avère, en réalité, une aubaine : l’illustre commentateur de Milton aurait‐il développé une conscience aussi profonde de la complexité du géocentrisme et de la révolution copernicienne s’il n’avait pas été contraint de le faire en étant l’avocat d’un « perdant » ? Nous ne le pensons pas. Il nous plaît de croire, au contraire, que c’est le non‐choix de Milton qui a forcé son commentateur à développer ce sens aiguisé de la complexité de l’histoire et que, par un heureux retour des choses, c’est ce sens aiguisé de la complexité de l’histoire qui a permis à ce commentateur de particulièrement bien comprendre l’œuvre et la pensée de Milton ! Mais après avoir signalé ses difficultés, venons‐en au contenu du livre lui‐même.
Convaincu qu’une véritable compréhension de la Renaissance et de la littérature moderne présuppose une prise de conscience de l’ampleur véritable du géocentrisme, l’auteur débute par une description du système du monde aristotélico‐ptoléméen « à deux étages » et par l’évocation des problèmes qui en ont résulté. Signalons en passant que nous regrettons l’emploi du mot « claustrophobie » (p. 11) pour caractériser ce que pouvaient ressentir les hommes qui se trouvaient alors logés à l’étage inférieur. En effet, l’usage de ce terme pourrait laisser croire que l’auteur souscrit encore et toujours au cliché historiographique selon lequel les Anciens estimaient que la grandeur de leur cosmos était comparable à celle d’un « petit lit douillet ». Bien sûr, il n’en est rien : comme ne manque pas de le rappeler D. Danielson lui‐même (p. 55), les Anciens avaient déjà conscience de la démesure du monde dans lequel il leur était donné de vivre, ainsi qu’en témoigne leur affirmation répétée selon laquelle la Terre n’est qu’un point par rapport à la sphère des étoiles fixes.
Après un rappel de la cosmologie géocentrique, voici la cosmogonie de Milton lui‐même, soit son explication de l’origine du monde qui, d’inspiration païenne, a néanmoins été retravaillée afin de respecter cette toute‐puissance divine autrefois mise à mal par un dualisme foncier. Dans cette cosmogonie, la création est décrite en trois étapes. D’abord, la matière première est « extériorisée » du Créateur pour former un Chaos non borné et essentiellement désordonné : il s’agit donc d’une creatio ex Deo et non d’une creatio ex nihilo. Ensuite, une partie de cette matière première est sélectionnée pour constituer ultérieurement le Cosmos, soit notre monde visible qui, bien qu’immense, se trouve strictement délimité au sein du Chaos. Enfin, cette matière choisie donne lieu aux planètes et aux étoiles ; quant au Ciel empyrée et à l’Enfer, leur création n’est pas expliquée. Au terme de ce processus, le Multivers — l’auteur utilise intentionnellement ce terme anachronique pour désigner l’ensemble de tout ce qui existe « au‐delà » de Dieu lui‐même — est par conséquent composé d’un Chaos infini, de notre Cosmos, du Ciel empyrée, de l’Enfer, ainsi que des autres mondes que le Créateur pourrait vouloir créer à partir de la matière première jusque‐là inutilisée et qui continue à subsister au sein du Chaos. L’existence de celui‐ci permet donc à Milton non seulement de disposer d’un « réservoir » pour des créations futures, mais également d’esquisser une solution à la difficile question de l’origine du mal : le mal étant symbolisé par ce Chaos informe, cette solution ne vient ni limiter la toute‐puissance de Dieu (grâce à l’absence d’une matière préexistante qui pourrait venir contrecarrer sa volonté) ni assimiler la matière à une réalité intrinsèquement mauvaise (émanant de Dieu, elle ne peut, comme dans les dualismes traditionnels, être considérée comme telle). Si D. Danielson se plaît à faire remarquer que la conception de Milton respecte la liberté et la toute‐puissance du Créateur, elle n’en demeure évidemment pas moins hétérodoxe du point de vue de la tradition catholique.
Après un chapitre qui opère un retour vers l’histoire de la cosmologie, mais héliocentrique cette fois, et qui présente la révolution cosmologique des temps modernes comme étant, plus qu’on ne le croit généralement, une « réalisation collective de bricoleurs ingénieux » (p. 66), l’auteur consacre les deux chapitres suivants aux liens unissant Milton à l’astronome qui, plus que tout autre, a exercé une profonde influence sur lui, à savoir Galilée (le poète anglais affirme d’ailleurs l’avoir rencontré et mentionne explicitement son nom dans The Paradise lost). Comme ce sont surtout les observations astronomiques de ce dernier qui ont retenu l’attention de Milton (en l’occurrence la surface irrégulière de la Lune, les taches du Soleil, les lunes de Jupiter, etc.), D. Danielson les passe systématiquement en revue en analysant ce qu’elles sont devenues sous la plume du poète.
Dans la lignée de ces références répétées aux découvertes galiléennes et de cet intérêt manifeste de Milton pour l’astronomie, vient inévitablement la question cruciale de savoir si ce poète était géocentriste ou héliocentriste. Pour la résoudre, il ne suffit pas de faire appel — comme une lecture rapide pourrait le laisser croire — à son affirmation du caractère stellaire de la Terre (p. 85), car D. Danielson lui‐même nous a habitués à nous méfier des raisonnement trop simplistes : pas plus que l’assimilation de la sphère sublunaire à un « globe de la mortalité » ne signifie que Th. Digges était ptoléméen (p. 102), l’affirmation inverse (la Terre est une étoile) ne saurait suffire à faire de Milton un copernicien ! Une telle déduction serait même d’autant moins justifiée que cette assimilation de la Terre à une étoile avait déjà été faite par Nicolas de Cuse et par Léonard de Vinci, sans qu’on puisse soupçonner qu’ils aient été, pour autant, coperniciens. Selon la thèse engagée de D. Danielson, si Milton ne s’est pas ouvertement déclaré copernicien, c’est, d’une part, parce que, vivant à une époque où le « bricolage cosmologique » est la norme plutôt que l’exception, il ne s’est pas soucié d’élaborer une cosmologie vraiment systématique (p. 77 et p. 101) et, d’autre part, parce que les découvertes galiléennes n’ont pas, en toute rigueur, confirmé l’héliocentrisme, mais seulement infirmé le géocentrisme, ainsi qu’en témoigne la persistance du système géohéliocentrique (p. 94 et tout le chap. 5). Faisons remarquer que cette dernière justification, rigoureusement exacte d’un point de vue logique, revient cependant à prêter au poète une finesse épistémologique peu commune, celle‐là même que P. Duhem crut pouvoir attribuer au Cardinal Bellarmin, mais que, dans sa grande majorité, la littérature secondaire s’est empressée de lui refuser. Si D. Danielson a donc parfaitement raison de s’insurger contre les présentations qui réduisent le débat cosmologique en cours à un choix binaire (géocentrisme versus héliocentrisme), s’il a tout autant raison de rappeler que le débat étant encore, à l’époque de Milton, largement ouvert, avoir fait le « mauvais choix » ne saurait constituer la preuve indiscutable d’un déficit intellectuel, il appartient en revanche aux spécialistes de Milton — dont nous ne faisons assurément pas partie — de décider s’il est raisonnable d’être plus précis dans l’argumentation en attribuant, au célèbre poète, une telle finesse épistémologique.
Si, jusqu’ici, les spécialistes de l’histoire de la cosmologie non concernés par The Paradise lost peuvent faire l’impasse sur cette publication qu’ils considéreront comme relevant de la vulgarisation, il en va tout autrement avec les deux chapitres suivants consacrés respectivement au Soleil et à la Terre. En effet, comme l’attestent deux publications antérieures de l’auteur (The great Copernican cliché en 2001 et That Copernicanism demoted humans from the center of the Cosmos en 2009), celui‐ci fait partie du club très restreint des historiens contemporains qui s’attachent explicitement à remettre en question l’interprétation traditionnelle des conséquences anthropologiques de la révolution copernicienne.
Sans pouvoir traiter ce sujet rigoureusement et méthodiquement, puisque son objectif premier reste d’analyser la symbolique solaire telle qu’elle transparaît dans The Paradise lost, mais parce qu’il est convaincu (avec Rheticus et Kepler, mais contre Galilée) que bien des analogies cosmologiques sont davantage que des « fleurs de rhétorique », D. Danielson fait remarquer — contrairement à ce qu’affirme, sans nuance, l’interprétation traditionnelle — que la centration copernicienne du Soleil pouvait, à l’époque, être interprétée comme une déchéance et non comme une valorisation. Il va même jusqu’à suggérer, rapidement il est vrai, que c’est pour éviter cette potentielle cause de résistance à l’accueil de sa théorie que Copernic s’est rhétoriquement attaché à revaloriser le lieu, autrefois infâme, dorénavant chargé d’accueillir l’astre du jour (pp. 131 – 132). Notons qu’une telle affirmation présuppose que soit résolue une question préliminaire qui, selon nous, ne l’est pas encore : cette revalorisation symbolique du « centre » du monde fut‐elle antérieure, concomitante ou postérieure au geste copernicien ?
Si l’historiographie copernicienne traditionnelle manque de nuance dans son appréciation de la portée symbolique du geste copernicien visant à centrer le Soleil, elle s’égare tout autant dans son évaluation du décentrement de la Terre qu’elle assimile, conformément aux mots de Freud, à une vexation imposée au narcissisme humain. Tirant parti de l’article fondamental de R. Brague (Le géocentrisme comme humiliation de l’homme), l’auteur n’éprouve aucune difficulté à établir que la position géocentrique de la Terre était au contraire déshonorante. Aussi, le défi symbolique posé par la révolution copernicienne, comme Galilée ne manqua pas de s’en apercevoir (pp. 162 – 163), consista à rendre pensable que la Terre puisse être retirée du bas‐fonds du cosmos pour accéder au rang glorieux de planète. Emporté, comme R. Brague d’ailleurs, par son désir justifié de contrer l’interprétation traditionnelle, l’auteur pourrait donner l’impression que le géocentrisme, qui a donc été diabolocentrique et anthropopériphérique, était finalement « un peu déprimant » (p. 159). En réalité, il convient de nuancer cette impression en tenant compte de ce que l’auteur lui‐même affirme ailleurs dans son livre : si ce système du monde ne valorisait aucunement la position qui, en tant que telle, était celle de la Terre, il était néanmoins particulièrement adapté à susciter le sentiment d’un monde explicitement créé propter nos et non pas, comme Milton pourra le croire plus tard, propter nos et propter alios (p. 175) ou, pire encore, sans raison aucune. Évidemment, comme le fait remarquer à plusieurs reprises D. Danielson (notamment dans sa conclusion), le fait que le géocentrisme ait été particulièrement propice à provoquer le sentiment d’un monde gouverné par un projet téléologique n’empêche aucunement que d’autres systèmes cosmologiques — et peut‐être même le nôtre ! — puissent continuer à susciter le même sentiment… mais sur base d’autres critères !
Après avoir analysé quel genre d’endroit était celui de la Terre, il ne reste plus à l’auteur qu’à se poser la même question, mais pour le Cosmos au sein du Multivers, ce qui revient à poser, avec Milton, la question de la pluralité des mondes et celle des voyages intracosmiques.
Destiné prioritairement à un public de « littéraires » qui possède déjà une bonne connaissance de The Paradise lost, cet ouvrage ne présuppose aucun bagage important en histoire de la cosmologie, ce qui n’empêche pas certains de ses chapitres d’être intéressants même pour les spécialistes de ce domaine. Ceux‐ci y trouveront, nous l’avons dit, une remise en question salutaire du cliché historiographique relatif aux conséquences anthropologiques de la révolution copernicienne. Prenant position, par rapport à la littérature secondaire, lorsque c’est strictement nécessaire ; réfractaire à la recherche insensée de ceux qui, tels Aristote, Fr. Bacon ou encore G. Bruno, pourraient complaisamment jouer le rôle de précurseurs de Milton ; très attentif à redonner aux termes utilisés le sens qu’ils avaient à l’époque considérée, ce livre est tout à fait digne d’intérêt.
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