Livre ana­ly­sé

Réfé­rences

Stof­fel (Jean‐François), Compte ren­du de W. R. Shea, « Ce que Gali­lée dit à Mil­ton : dia­logue entre le savant et le poète », in Revue des ques­tions scien­ti­fiques, vol. 193, 2022, n°1 – 2, pp. 212 – 214. 

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William Shea

Ce que Galilée dit à Milton

Dialogue entre le savant et le poète

Shea (William René), Ce que Gali­lée dit à Mil­ton : dia­logue entre le savant et le poète. – Paris : Les Belles Lettres ; Mont­réal : Édi­tions Liber, 2021. – 102 p. – 1 vol. bro­ché de 15 × 20 cm. – 17,00 €. – isbn 978−2−251−45230−2.

Quel mer­veilleux petit livre et, sur­tout, quel exemple ! Parce qu’elle n’est sou­vent qu’une façon com­mode de s’affranchir déli­bé­ré­ment des exi­gences de la science ou d’avouer, à demi‐mot, n’avoir pas été capable de les res­pec­ter, la vul­ga­ri­sa­tion a mau­vaise presse. Serait néces­sai­re­ment de la vul­ga­ri­sa­tion ce qui ne mérite pas d’être qua­li­fié de science, comme si la vul­ga­ri­sa­tion n’avait pas ses exi­gences propres, comme si tout un cha­cun, à tout moment de son par­cours pro­fes­sion­nel, était capable d’en pro­duire. Pour­tant, pour réus­sir cet exer­cice aus­si hau­te­ment néces­saire que par­ti­cu­liè­re­ment ris­qué, il faut — nous l’avons tou­jours pen­sé — être un savant. Un savant arri­vé à une telle maî­trise de son sujet qu’il peut se per­mettre de tout « oublier » pour aller enfin à l’essentiel. Et qui le peut parce qu’il est deve­nu son per­son­nage, parce qu’il est capable de rai­son­ner comme lui, parce qu’il lui arrive même de se sur­prendre à se mettre à écrire comme lui. Assu­ré­ment, ce n’est pas en quelques semaines ni en quelques mois qu’un tel état d’« intel­li­gence sym­pa­thique »1 peut être atteint. La bonne vul­ga­ri­sa­tion, la seule qui nous inté­resse et que l’on ren­contre si rare­ment, n’est donc pas le fait de celui qui ne sait pas faire de la science, ou qui ne sait pas encore en faire, mais de celui qui en a tel­le­ment fait qu’il est par­ve­nu à cet état d’ignorance savante qui le rend apte à se mettre au ser­vice du savoir ordi­naire. Le livre que nous avons entre les mains semble nous don­ner rai­son ! On n’y trouve rien, abso­lu­ment rien de tout ce que la science réclame : des notes, des équa­tions, des cita­tions cor­rec­te­ment réfé­ren­cées, une biblio­gra­phie à jour et exhaus­tive2… Et pour­tant, c’est sans la moindre impor­tance ! On y trouve tout ce qui donne une allure de vul­ga­ri­sa­tion : des encarts expli­ca­tifs et des illus­tra­tions… Et cepen­dant, ce ver­nis est par­fai­te­ment inutile : le texte se suf­fit ample­ment à lui‐même.

Pre­nant pré­texte de la visite que réser­va le jeune Mil­ton à Gali­lée, l’auteur nous pré­sente tout d’abord les deux inter­lo­cu­teurs : une petite tren­taine de pages pour l’illustre Flo­ren­tin ; cinq pour celui qui allait pas­ser à la pos­té­ri­té comme l’immortel auteur du Para­dis per­du. Sur plus d’une cin­quan­taine de pages, il ima­gine alors le dia­logue qui, à cette occa­sion, a été le leur. Mieux, comme l’indique par­fai­te­ment le titre, il conçoit « ce que Gali­lée dit à Mil­ton » — et, avouons‐le, qu’il aurait pu tout aus­si bien dire à peu près à n’importe qui ! Et voi­là donc le vieil homme occu­per à par­ler de ses obli­ga­tions fami­liales et pro­fes­sion­nelles, de son goût pour le bon vin, de ses inven­tions tech­niques, du confi­ne­ment qu’il a subi à cause de la peste, des horo­scopes qu’il a dres­sés, de la chute des corps, de ses pré­fé­rences artis­tiques et, inévi­ta­ble­ment, de son pro­cès… Au terme de cette conver­sa­tion impromp­tue, c’est donc tout Gali­lée, et même un peu plus, qui a été pré­sen­té au lec­teur, de sorte que celui‐ci est capable de s’en faire une image aus­si com­plète qu’intime. C’est la même impres­sion qu’avait sus­ci­tée naguère en nous la lec­ture de la Vita e opere di Gali­leo Gali­lei de Pio Paschi­ni3, à ce détail près que ce der­nier ouvrage fait plus de 700 pages alors que celui dont nous par­lons en fait moins d’une centaine !

Pour la forme, un petit détail ! Dans la phrase sui­vante, « La Bible a été dic­tée par le Saint‐Esprit et la science est “l’exécutrice très fidèle des ordres de Dieu” » (p. 27), le mot « science » serait avan­ta­geu­se­ment rem­pla­cé, confor­mé­ment au texte ori­gi­nal4, par celui de « nature ». En effet, c’est parce que le livre de la nature, dans son exis­tence et dans son conte­nu, est radi­ca­le­ment indé­pen­dant de toute inter­ven­tion humaine — contrai­re­ment à ceux de la Bible et de la science — qu’il fut jugé, par cer­tains, par­ti­cu­liè­re­ment digne de rete­nir leur atten­tion. Mettre en paral­lèle la Bible et la science (et non la nature), c’est donc gom­mer une dif­fé­rence remarquée.

Écrit par un spé­cia­liste dont nous rap­pel­le­rons seule­ment que son Galileo’s Intel­lec­tual Revo­lu­tion : Middle Per­iod 1610 – 1630 paru en 1977 — ce que l’on vou­dra bien mettre en rela­tion avec le par­cours pro­fes­sion­nel que nous évo­quions tout à l’heure —, cet ouvrage brille par une écri­ture acces­sible, dont les spé­cia­listes appré­cie­ront tou­te­fois la pré­ci­sion ; par de petits détails sug­ges­tifs et peu connus, que seule la fami­lia­ri­té de toute une vie peut four­nir ; par un esprit de syn­thèse, qui ne sacri­fie jamais la com­plexi­té des pro­blèmes abor­dés ; et même par un beau sens de la for­mule5. Un livre, donc, qui consti­tue la pro­messe d’une belle soirée ! 

1 Expres­sion uti­li­sée par Alexandre Koy­ré à pro­pos d’Anneliese Maïer. Cf. Koy­ré, A. (1951). Compte ren­du d’Anneliese Maïer : « Die Vörläu­fer Gali­leis im 14. Jah­rhun­dert : Stu­dien zur Natur­phi­lo­so­phie der Spät­scho­las­tic » (1949). Archives inter­na­tio­nales d’histoire des sciences, 4(16), 769 – 783. Ici, p. 770. Pour dési­gner la méthode his­to­rique koy­réenne, Her­bert Spie­gel­berg par­lait lui d’« empa­thic unders­tan­ding ». Cf. Spie­gel­berg, H. (1982). The Phe­no­me­no­lo­gi­cal Move­ment : A His­to­ri­cal Intro­duc­tion (with the col­la­bo­ra­tion of K. Schuh­mann ; third revi­sed and enlar­ged edi­tion). (Phae­no­me­no­lo­gi­ca ; 5 – 6). The Hague ; Bos­ton ; Lon­don : Mar­ti­nus Nij­hoff publi­shers. Ici, p. 239.

2 On n’y trouve pas l’ouvrage de réfé­rence sur Mil­ton et la révo­lu­tion scien­ti­fique, à savoir : Daniel­son, D. R. (2014). « Para­dise Lost » and the Cos­mo­lo­gi­cal Revo­lu­tion. New York : Cam­bridge Uni­ver­si­ty Press.

3 Paschi­ni, P. (1965). Vita e opere di Gali­leo Gali­lei (2e edi­zione cor­ret­ta / pre­fa­zione di M. Mac­car­rone ; nota biblio­gra­fi­ca di E. Lamalle). Roma : Casa edi­trice Herder.

4 Lettre de Gali­lée à Bene­det­to Cas­tel­li du 21 décembre 1613, p. 282, dans Gali­lei, G. (1895). Le opere di Gali­leo Gali­lei, vol. 5 (diret­tore : A. Fava­ro), Firenze : Tipo­gra­fia di G. Bar­bè­ra. Il s’agit bien sûr d’une dis­trac­tion comme en témoigne l’utilisation, en d’autres endroits, du terme adé­quat (p. 44 et p. 78).

5 Par exemple, p. 20 (pour les satel­lites de Jupi­ter) ou p. 36 (pour l’« affaire » Galilée).