Livre ana­ly­sé

Réfé­rences

Stof­fel (Jean‐François), Compte ren­du de Tho­mas d’Aquin, « L’éternité du monde » et de G. Celier, « Saint Tho­mas d’Aquin et la pos­si­bi­li­té d’un monde créé sans com­men­ce­ment », in Nou­velle revue théo­lo­gique, vol. 144, 2022, n°1, pp. 162 – 164. 

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Thomas d’Aquin

L’éternité du monde

Grégoire Celier

Saint Thomas d’Aquin et la possibilité d’un monde créé sans commencement

Tho­mas d’Aquin, L’éternité du monde / intro­duc­tion et tra­duc­tion par Gré­goire Celier. – Paris : Librai­rie phi­lo­so­phique J. Vrin, 2020. – 269 p. – (Biblio­thèque des textes philosophiques).

Celier (Gré­goire), Saint Tho­mas d’Aquin et la pos­si­bi­li­té d’un monde créé sans com­men­ce­ment. – Le Ches­nay : Via Roma­na, 2020. – 370 p.

Concer­nant la ques­tion de la durée du monde natu­rel qui s’impose avec force au XIIIe siècle suite à l’incompatibilité de l’affirmation aris­to­té­li­cienne de son éter­ni­té avec celle de son com­men­ce­ment pro­cla­mé par la Genèse, deux pos­tures prin­ci­pales sont tra­di­tion­nel­le­ment de mise : celle des « éter­na­listes » (prin­ci­pa­le­ment les Anciens), pro­cla­mant que le monde est for­cé­ment éter­nel, et celle des « tem­po­ra­listes » (essen­tiel­le­ment les contem­po­rains de l’Aquinate), sou­te­nant au contraire — ain­si que la rai­son seule peut, selon eux, l’établir — qu’il a néces­sai­re­ment com­men­cé dès lors qu’il a été créé. Répon­dant aux uns et aux autres, Tho­mas d’Aquin en pro­pose cou­ra­geu­se­ment une troi­sième dont il conser­ve­ra les lignes direc­trices tout au long de sa vie intel­lec­tuelle. Aux pre­miers, il oppose l’indubitable fait — inac­ces­sible à la rai­son seule, mais rele­vant de la cer­ti­tude de la foi — de son com­men­ce­ment ; face aux seconds, il main­tient, en se pla­çant aus­si bien du côté de Dieu que du monde, la pos­si­bi­li­té réelle d’une créa­tion et d’une créa­ture sans com­men­ce­ment. Certes, il concède à ces der­niers, par un argu­ment de conve­nance qui n’a tou­te­fois pas valeur démons­tra­tive, qu’une créa­tion avec com­men­ce­ment convient effec­ti­ve­ment mieux. Comme cette troi­sième voie tho­ma­sienne ne s’appuie pas sur la science de son temps, aujourd’hui péri­mée, et que la dis­cus­sion qui y est menée quant à la pos­si­bi­li­té d’un monde créé avec ou sans com­men­ce­ment relève de la seule phi­lo­so­phie, elle reste, aujourd’hui encore, pour le moins ins­pi­ra­trice, voire même non dépour­vue de toute valeur de vérité.

Si, à juste titre, l’exposé de l’auteur est res­té volon­tai­re­ment « thomas‐centré » (p. 20) afin de per­mettre à l’Aquinate de s’expliquer par lui‐même et s’il est légi­time de pro­fi­ter doré­na­vant de cet expo­sé pour tou­jours mieux com­pa­rer la pen­sée tho­ma­sienne à celle de maintes figures de l’histoire de la phi­lo­so­phie, il convient, nous semble‐t‐il, de faire encore davan­tage : médi­ter son conte­nu à l’aune de l’histoire de la cos­mo­lo­gie du XXe siècle et des recherches actuelles. Il appa­raît alors que l’intérêt de cette étude n’est pas seule­ment, comme le déclare l’auteur (pp. 25 – 26), de dis­so­cier la notion méta­phy­sique de créa­tion de tout rap­port au temps et d’ainsi ins­crire l’acte créa­teur au plus intime de chaque être, ni de don­ner un magni­fique exemple de liber­té intel­lec­tuelle par rap­port à tout « prêt‐à‐penser ». En rap­pe­lant que la créa­tion n’est aucu­ne­ment jus­ti­ciable de la science puisqu’elle s’applique non pas à un être mobile déjà exis­tant, mais seule­ment à l’apparition abso­lue de l’être (p. 178 et pp. 182 – 187), cet expo­sé pré­sente, selon nous, encore un autre inté­rêt : celui de libé­rer la recherche scien­ti­fique de consi­dé­ra­tions idéo­lo­giques qui n’ont rien à y faire et qui, la plu­part du temps, sont de nature à entra­ver son déve­lop­pe­ment natu­rel. En effet, lorsqu’un scien­ti­fique s’efforce, par ses tra­vaux, de « contour­ner » les modèles cos­mo­lo­giques fai­sant état d’un com­men­ce­ment natu­rel du monde en croyant ain­si anéan­tir toute reven­di­ca­tion d’une créa­tion méta­phy­sique de ce même monde, il perd son temps inuti­le­ment ; de même, lorsqu’un apo­lo­gète tire pro­fit de ces mêmes modèles cos­mo­lo­giques pour don­ner plus de cré­dit à la doc­trine de la créa­tion du monde, il œuvre dan­ge­reu­se­ment. Au lieu de pro­cé­der à de telles ins­tru­men­ta­li­sa­tions de la science, que les uns et les autres (re)lisent plu­tôt ce que l’Aquinate a écrit sur le sujet.

C’est dire si l’auteur a eu rai­son, dans le pre­mier de ces deux ouvrages, d’offrir en tra­duc­tion fran­çaise, en l’accompagnant d’une copieuse intro­duc­tion, l’intégralité des textes tho­ma­siens consa­crés à cette ques­tion et, dans le second, d’exposer pour la pre­mière fois, de façon sys­té­ma­tique et avec une clar­té tout à fait remar­quable, la pen­sée de l’Aquinate rela­tive à la durée du monde. Car même si plu­sieurs indices scien­ti­fiques semblent attes­ter aujourd’hui l’existence d’un com­men­ce­ment natu­rel du monde, extrê­me­ment pré­cieuse demeure cette ori­gi­na­li­té tho­ma­sienne qui consiste à recon­naître la pos­si­bi­li­té, pour Dieu, de créer un monde sans com­men­ce­ment et, pour le monde, d’avoir été créé alors même qu’il n’aurait pas commencé.