Livre ana­ly­sé

Réfé­rences

Stof­fel (Jean‐François), Compte ren­du de D. Piché (éd.), « La condam­na­tion pari­sienne de 1277 », in Archives inter­na­tio­nales d’histoire des sciences, vol. 52, 2002, n°149, pp. 390 – 391. 

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Nouvelle édition par David Piché

La condamnation parisienne de 1277

La condam­na­tion pari­sienne de 1277 / nou­velle édi­tion du texte latin, tra­duc­tion, introduc­tion et com­men­taire par David Piché avec la col­la­bo­ra­tion de Claude Lafleur. – Paris : Li­brairie phi­lo­so­phique J. Vrin, 1999. – 351 p. – (Sic et Non).

Le 7 mars 1277, Étienne Tem­pier, évêque de Paris, condam­nait 219 thèses, jugées hé­térodoxes, ensei­gnées par des membres de la Facul­té des arts de l’Université de Paris. Cet évé­ne­ment, capi­tal pour l’histoire de la phi­lo­so­phie médié­vale, a éga­le­ment inté­res­sé les his­to­riens des sciences, car plu­sieurs de ces thèses, énon­cées au nom de la toute‐puis­sance divine, ont une por­tée cos­mo­lo­gique mani­feste. Qu’il nous suf­fise ici de rap­pe­ler celle rela­tive à la plu­ra­li­té des mondes (art. 34 : « La pre­mière cause ne pour­rait pas pro­duire plu­sieurs mondes ») et celle envi­sa­geant un dépla­ce­ment du cos­mos (art. 49 : « Dieu ne pour­rait pas mou­voir le ciel d’un mou­ve­ment rec­ti­ligne. Et la rai­son est qu’il lais­se­rait alors du vide »). Aus­si Pierre Duhem, tirant par­ti de ce der­nier article (cf. Le sys­tème du monde, vol. 6, 1954), s’est atta­ché à sou­te­nir que la condam­na­tion de cette pro­po­si­tion par l’autorité ecclé­sias­tique avait obli­gé les médié­vaux à reje­ter la phy­sique péripatéti­cienne et les avait mis en demeure de conce­voir une nou­velle phy­sique qui, elle, soit com­patible avec l’enseignement de l’Église. De ce point de vue, les condam­na­tions de 1277 n’établissent donc rien, mais elles détruisent et rendent ain­si pos­sibles, comme l’écrivait Étienne Gil­son, des « expé­riences men­tales nou­velles ». Encore fallait‐il que ce pos­sible s’actualise. Alexandre Koy­ré, on le sait, émet­tra sur ce point les plus nettes réserves (cf. Le vide et l’espace infi­ni au XIVe siècle, 1949). S’il a quelque peu per­du de son inten­si­té, ce débat sur la por­tée scien­ti­fique des condam­na­tions de 1277 se pour­suit encore (cf. no­tamment les tra­vaux de Ed. Grant, I. Düring, J. E. Mur­doch, J. Wip­pel et L. Bian­chi), aus­si convient‐il de res­ter atten­tif aux publi­ca­tions rela­tives à cet évé­ne­ment majeur.

Pour l’étude de ces condam­na­tions, les his­to­riens de la phi­lo­so­phie et les his­to­riens des sciences jouis­saient d’un outil de tra­vail remar­quable publié par Roland His­sette en 1977 : l’Enquête sur les 219 articles condam­nés à Paris le 7 mars 1277. Près de vingt ans après, voi­ci déjà une nou­velle édi­tion de ces articles condam­nés. Remar­quant que l’ancienne édi­tion de Denifle et Châ­te­lain souffre, d’une part, de la fai­blesse de l’échantillonnage des témoins manus­crits et, d’autre part, de l’absence d’un véri­table appa­rat des variantes, Da­vid Piché s’est en effet pro­po­sé de nous offrir « une alter­na­tive plus “cri­tique” à l’ancienne édi­tion “semi‐critique” réa­li­sée naguère » (p. 10, note 1), soit « la pre­mière édi­tion de ce texte qui soit fon­dée sur une enquête phi­lo­lo­gique répon­dant aux cri­tères de l’ecdotique contem­po­raine » (p. 17). Quant aux résul­tats de cette enquête, l’auteur recon­naît lui‐même qu’ils sont limi­tés : 40 chan­ge­ments ayant une por­tée séman­tique réelle dont 4 qui trans­forment sub­stan­tiel­le­ment le sens des articles où ils appa­raissent, et enfin la pré­sence, dans quatre témoins manus­crits, d’un 220e article condam­né. Pas de bouleverse­ment donc, mais la sécu­ri­té appré­ciable d’avoir à sa dis­po­si­tion un docu­ment de tra­vail fiable.

M. Piché accom­pagne son édi­tion d’un « com­men­taire historico‐philosophique » qui, loin d’être un com­men­taire des articles incri­mi­nés, est en fait un com­men­taire du geste répres­sif d’Étienne Tem­pier conçu dans sa glo­ba­li­té, puisqu’il cherche à cer­ner sa signifi­cation géné­rale et ses mobiles secrets. Il est en effet habi­tuel de pré­sen­ter la condamna­tion de 1277 comme l’expression d’un conflit doc­tri­nal oppo­sant les défen­seurs de la théo­logie catho­lique aux adeptes de thèses phi­lo­so­phiques hété­ro­doxes. Sou­te­nant que les ar­ticles recen­sés par Étienne Tem­pier ne cor­res­pondent pas, en réa­li­té, à l’enseignement des maîtres de la Facul­té des arts tel qu’on peut le connaître par leurs écrits, consta­tant donc une « absence de cou­pable » qui vient jeter le trouble sur une condam­na­tion qui semble por­ter à faux, mais refu­sant de croire que l’évêque de Paris ait pu man­quer à ce point de luci­di­té qu’il se soit mis à condam­ner des maîtres pour des pro­pos qu’ils n’ont pas tenus, M. Piché en conclut que cette lec­ture pure­ment doc­tri­nale n’est pas appro­priée et que le véri­table enjeu de cette condam­na­tion doit être dif­fé­rent. Selon lui, ce qui était en ques­tion c’était beau­coup plus fon­da­men­ta­le­ment le pro­blème de la déli­mi­ta­tion des domaines du savoir dès lors que les magis­tri artium, dési­reux de prendre leur auto­no­mie, en venaient à trai­ter des mêmes « objets de pen­sée » que le dis­cours théo­lo­gique, sans vou­loir cepen­dant ren­trer en conflit avec lui ni faire le jeu stu­pide de la doc­trine de la double véri­té. Aus­si pour « opti­mi­ser » (p. 180) le sens de la condam­na­tion de 1277 en évi­tant l’interprétation « déce­vante » (p. 178) selon laquelle Étienne Tem­pier ce serait tout sim­ple­ment four­voyé, l’auteur sou­tient que « l’évêque de Paris enten­dait rame­ner une phi­lo­so­phie deve­nue “enva­his­sante”, ani­mée d’un désir d’universalité et de “divi­ni­té”, aux pro­por­tions plus res­treintes des artes libe­rales conçues comme che­min pré­pa­ra­toire condui­sant à l’étude de la science sacrée » (p. 176). Der­rière cette condam­na­tion de thèses ponc­tuelles et bien cir­cons­crites se cache­rait donc l’opposition beau­coup plus radi­cale de l’autorité ecclé­sias­tique à cette volon­té de libé­rer la recherche ration­nelle en phi­lo­so­phie dont ont fait preuve les artiens posant ain­si « des gestes pré­cur­seurs de la moder­ni­té phi­losophique » (p. 287). Si cette thèse inté­res­sante, résu­mée ici en quelques lignes, par­vient à expli­quer pour­quoi condam­na­tion il devait néces­sai­re­ment y avoir, dès lors que, l’auteur le sait bien (cf. pp. 219 – 220), les consé­quences de ce désir d’autonomisation des artiens ris­quaient d’être très impor­tantes pour la théo­lo­gie, elle par­vient sans doute beau­coup moins à rendre compte de la forme par­ti­cu­lière prise par cette condam­na­tion. Autre­ment dit, si l’enjeu, loin d’être le simple rap­pel à l’ordre d’auteurs de pro­pos hété­ro­doxes, est aus­si consi­dé­rable que nous le décrit M. Piché, com­ment com­prendre que les théo­lo­giens se soient satis­faits de com­po­ser « de manière expé­di­tive » un « ensemble dis­pa­rate de thèses » réunies « sans aucun cri­tère d’ordre » (p. 152) ? De ce point de vue, il semble que la thèse de M. Piché, en cher­chant à expli­quer l’inadéquation entre les héré­sies repro­chées et les pro­pos réel­le­ment tenus, intro­duise à son tour une dis­pa­ri­té (peut‐être encore plus grande) entre l’importance de la menace et la fai­blesse de la réponse pro­duite. Sur ce point, il serait sans doute sou­hai­table que l’auteur ren­force (ou expli­cite) son argumentation.

Ce livre est donc consti­tué de la réunion de deux pro­jets bien dif­fé­rents : une édi­tion de texte menée avec soin d’une part, une recons­ti­tu­tion his­to­rique auda­cieuse d’autre part. Si nous recom­man­dons sans hési­ter la pre­mière, la seconde nous paraît devoir être dis­cu­tée. Heu­reu­se­ment pour les his­to­riens des sciences pré­oc­cu­pés par l’impact scienti­fique des condam­na­tions de 1277, l’utilisation de la pre­mière ne pré­sup­pose en rien l’ac­ceptation de la seconde.

On le voit : l’ouvrage de David Piché n’annule aucu­ne­ment celui de Roland His­sette puisque leurs objec­tifs sont dif­fé­rents. S’il veut se réfé­rer à une édi­tion fiable des articles condam­nés, le cher­cheur se tour­ne­ra sans hési­ter vers la pré­sente édi­tion ; s’il veut en revanche cer­ner le sens et les sources de cha­cun des articles incri­mi­nés, il conti­nue­ra à uti­li­ser prio­ri­tai­re­ment l’enquête minu­tieuse de M. His­sette qu’il com­plé­te­ra par les indi­cations biblio­gra­phiques ren­sei­gnées, pour chaque article, dans l’édition de M. Piché ; s’il veut enfin décou­vrir une inter­pré­ta­tion glo­bale des mobiles qui peuvent avoir moti­vé l’in­tervention répres­sive d’Étienne Tem­pier, il se tour­ne­ra vers l’essai de M. Piché.