Livre analysé
Références
Stoffel (Jean‐François), Compte rendu de D. Boccaletti, « The Waters Above the Firmament : An Exemplary Case of Faith‐Reason Conflict », in Revue des questions scientifiques, vol. 192, 2021, n°1 – 2, pp. 235 – 237.
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Dino Boccaletti
The Waters Above the Firmament
An Exemplary Case of Faith‐Reason Conflict
Boccaletti (Dino), The Waters Above the Firmament : An Exemplary Case of Faith‐Reason Conflict. – Cham : Springer Nature Switzerland, 2020. – xi, 121 p. – 1 vol. relié de 18 × 24 cm. – 79,49 €. – isbn 978−3−030−44167−8.
Quel beau programme et qui nous semble avoir été jusqu’ici délaissé : étudier les différentes interprétations données aux trois versets du deuxième jour de la Genèse retraçant la séparation, grâce au firmament, des « eaux d’avec les eaux » (Gn, 1, 6 – 8). Et pour contrer l’extrême étroitesse de ce thème, le faire sur le temps long en donnant la parole à plus d’une vingtaine d’exégètes répartis sur quatorze siècles, depuis les Homélies sur la Genèse d’Origène (c. 240) jusqu’au Quæstiones celeberrimæ in Genesim de Marin Mersenne (1623). Et pour renforcer l’intérêt d’une telle enquête, annoncer, en sous‐titre, qu’elle est consacrée à une thématique qui constitue un cas exemplaire du conflit entre discours scientifiques et discours religieux. Et pour que le lecteur ne se dise pas que l’«affaire Galilée » et la « révolution darwinienne » l’ont déjà parfaitement instruit à cet égard, faire ressortir, en introduction (p. viii), la spécificité du présent conflit qui, contrairement à ceux qui viennent d’être mentionnés, oppose une lecture littérale du texte biblique non pas à une nouvelle théorie scientifique, mais bien au « simple bon sens ». Enfin, pour être sûr que la curiosité du lecteur soit à son comble, annoncer que cette monographie, dont l’intérêt du thème, particulièrement circonscrit, n’est pas particulièrement manifeste, s’adresse non pas aux experts, mais aux amateurs et aux étudiants (p. viii). Et tout cela, avec une modestie et une humilité non feintes qui honorent indiscutablement l’auteur.
Commençons précisément par le public qui se trouve étrangement ciblé. L’auteur ne s’étant pas donné la peine de s’interroger sur l’intérêt de sa thématique pour un tel lectorat, tentons de le faire à sa place.
Ayant été scruté à l’envi durant des siècles et des siècles, chaque verset de la Bible, même le plus anodin en apparence, est susceptible d’initier les non‐spécialistes à bien des thématiques. Celle qui s’impose dans tous les cas est bien sûr la question fondamentale du type d’exégèse à mettre en œuvre et, par conséquent, de l’interprétation qu’il convient de donner aux termes utilisés dans les versets considérés. Dans le cas présent, cette question se pose non seulement à propos des deux mots clés que sont « eau » et, surtout, « firmament », mais également à l’égard de cet « au‐dessus » interprété par certains comme pouvant désigner tout aussi bien une supériorité en termes de lieux que de dignité. L’existence d’une providence divine étant partout affirmée dans la Bible, les trois versets retenus permettent également d’interroger la notion de finalité dans la mesure où maints exégètes justifieront l’opportunité de ces eaux supracélestes par leur capacité à rendre compte de la pluie et de la rosée matinale ou bien, plus fréquemment, à tempérer la nature ardente du ciel afin que soient notamment protégés les éléments inférieurs, et donc l’humanité. La toute grande majorité des auteurs du corpus ayant oublié la véritable cosmologie qui était de mise à l’époque de la rédaction du texte sacré — celle d’une Terre plate surmontée d’un dôme — pour adopter la cosmologie de leur temps — en l’occurrence celle d’une Terre sphérique au centre d’un cosmos qui l’est également —, l’affirmation de l’existence de ces eaux supracélestes — auparavant conforme au bon sens de l’époque — est devenue particulièrement problématique. Comment un corps, tel le firmament, qui présente une forme concave peut‐il, sur sa surface convexe, retenir de l’eau sans que celle‐ci ne ruisselle et, circonstance aggravante, comment le peut‐il alors qu’il tourne sur lui‐même ? Faut‐il donc supposer que la concavité apparente de sa surface interne n’implique pas nécessairement la convexité supposée de sa surface externe ou, du moins, que cette surface externe, globalement convexe, accepte néanmoins, localement, des creux susceptibles d’abriter lesdites eaux ? Comment l’air et le feu, éléments légers, peuvent‐ils soutenir un élément plus lourd, comme l’est l’eau ? Et puisque les eaux supracélestes avoisinent le feu, comment assurer cette jointure du feu — chaud et sec — et de l’eau — froide et humide — alors qu’aucun intermédiaire (i.e. aucune caractéristique commune) ne permet d’assurer la transition de l’un à l’autre ? Les principaux types de difficultés que nous venons de relever supposent, on l’aura compris, une connaissance minimale du géocentrisme et, plus particulièrement, de la cosmologie aristotélicienne, offrant ainsi la possibilité de les aborder. Pour résoudre ces difficultés, certains invoqueront la toute‐puissance de Dieu et sa liberté de faire tout ce qu’il veut, soit autant de principes théologiques particulièrement importants nécessitant bien des commentaires, notamment quant à la légitimité de leur utilisation au sein d’une question « scientifique ». Enfin, pour donner encore deux exemples, il n’est pas jusqu’au récit du Déluge et aux propriétés attribuées à Saturne qui ne puissent être discutés, puisque l’existence de ces eaux supracélestes fut invoquée pour expliquer le déversement des eaux opéré par le premier et la froideur de la seconde.
Si les versets retenus peuvent donc être l’occasion d’aborder, avec des étudiants et des profanes, un certain nombre de thématiques pour le moins diverses, dont la question des rapports entre discours scientifiques et religieux n’est pas la moindre, faut‐il en conclure que cette monographie, elle, réunit les conditions permettant d’atteindre cet objectif ? Nous ne le pensons aucunement : il ne suffit pas qu’un livre renonce à s’adresser aux spécialistes pour qu’il soit automatiquement approprié à ceux qui ne le sont pas. Que nous offre en effet celui que nous examinons ? Une introduction à chaque époque considérée, une biographie de l’exégète interviewé, une présentation de la structure de son livre, de très longues citations entrecoupées de simples phrases de transition et enfin, très brièvement1, un semblant de commentaire. Bref, tout, absolument tout, sauf l’essentiel, à savoir ce qui est absolument nécessaire à la compréhension des textes cités, puisque l’auteur a eu le grand mérite d’y recourir directement : des synthèses régulières du chemin déjà parcouru, des résumés des textes cités suivis de véritables commentaires faisant ressortir tout ce qu’un néophyte n’y perçoit pas forcément, sans oublier, pour commencer, un préliminaire rappelant les fondamentaux indispensables à la compréhension des différents sujets traités.
Inadaptée aux profanes et aux étudiants qui n’y trouveront pas le matériel pédagogique nécessaire à sa compréhension, inintéressante pour les théologiens déjà convaincus que la Genèse n’est pas un livre d’astronomie et qu’il est par conséquent vain de vouloir la mettre en accord avec les découvertes scientifiques actuelles ou d’y chercher des vérités scientifiques (pp. 115 – 117), cette monographie apportera du moins aux spécialistes un intéressant corpus de citations — dont bon nombre sont traduites pour la première fois — qu’il leur reviendra de compléter et d’exploiter, ainsi que quelques hypothèses de travail qu’ils voudront peut‐être examiner. Lucide, l’auteur l’avait pressenti : il a sans doute été trop ambitieux (p. viii). Invitons‐le, s’il le peut, à remettre son ouvrage sur le métier, car cette étude diachronique pourrait s’avérer fascinante !
1 Qu’il nous suffise de donner un exemple purement quantitatif : les 150 lignes de citation de la Somme théologique de l’Aquinate donnent lieu à… 8 lignes de commentaires !
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