
— Comme tu t’amuses à le dire, Jean‐François, c’est donc un Belge qui est « monté » à Paris la semaine dernière pour expliquer aux Français, presque deux heures durant, la physique d’un savant très français. En tant que chargée de communication, j’ai envie d’en savoir plus. De qui s’agit‐il ?
— De Pierre Duhem, un physicien français mort en 1916, à qui nous devons deux choses considérables : la redécouverte de la valeur scientifique du Moyen Âge et une conception de la science dont l’influence reste déterminante — même s’il s’est montré méfiant, par exemple, à l’égard de l’existence des atomes.
— Attends : un physicien qui doute des atomes ? Ça ne le discrédite pas un peu ?
— C’est la réaction habituelle, et elle est compréhensible. Mais Duhem ne niait pas les atomes par ignorance : il refusait de confondre ce qui est utile pour calculer avec ce qui existe réellement. C’est une exigence de rigueur, pas un caprice. Et c’est justement cette exigence‐là qui rend sa pensée précieuse aujourd’hui.
— Soit. Et cet exposé, tu l’as fait où et pour défendre quelle idée ?
— Dans un séminaire de recherche du laboratoire SPHERE rattaché à l’Université Paris 1 Panthéon‐Sorbonne. Mon idée centrale était que Duhem n’a jamais cessé d’œuvrer pour la physique et pour les physiciens, et que son œuvre historique et philosophique reste tout entière subordonnée à cet objectif premier.
— D’accord, mais quel est le lien avec la kinésithérapie, puisque c’est tout de même là que tu enseignes ?
— La question est essentielle, et la réponse tient en deux temps. D’abord, nos étudiants vont eux‐mêmes devoir mettre en œuvre une démarche scientifique : formuler des hypothèses, évaluer des résultats, ajuster leur raisonnement. De ce point de vue, Duhem est une référence de premier ordre. Mais ensuite — et c’est ce qui me plaît particulièrement chez lui — Duhem a une conscience aiguë de la complexité. Grâce à Aristote, il sait que le monde naturel résiste aux simplifications. Grâce à Pascal, il sait que la démarche scientifique elle‐même est plus compliquée qu’on ne le croit.
— Et c’est cette double complexité qui intéresse notamment le futur kinésithérapeute ?
— Exactement. Parce que le patient qu’il va prendre en charge est plus complexe encore que le phénomène physique ou que la méthode qui permet de l’étudier. Si nos étudiants n’ont pas appris à se méfier des réponses toutes faites dans le domaine scientifique, comment voulez‐vous qu’ils résistent aux recettes simplistes face à un être humain ?
— Une manière de les vacciner contre le noir et blanc ?
— C’est mon leitmotiv dans tous mes cours : dans un monde qui se veut de plus en plus binaire, il faut rappeler que notre travail consiste toujours à placer notre curseur quelque part entre gris clair et gris foncé.
— Sur cette allusion (voulue ?) à Jean‐Jacques Goldman, je te laisse le mot de la fin.
— Le voici : placer chaque fois ce curseur au mieux, au sein d’une réalité qui ne se laisse jamais réduire à deux cases à cocher : c’est le défi quotidien de nos étudiants, et c’est aussi le nôtre.
