Exposé sur la physique de Pierre Duhem (Paris, Laboratoire SPHere, 8 avril 2026)

— Comme tu t’a­muses à le dire, Jean‐François, c’est donc un Belge qui est « mon­té » à Paris la semaine der­nière pour expli­quer aux Fran­çais, presque deux heures durant, la phy­sique d’un savant très fran­çais. En tant que char­gée de com­mu­ni­ca­tion, j’ai envie d’en savoir plus. De qui s’agit‐il ?

— De Pierre Duhem, un phy­si­cien fran­çais mort en 1916, à qui nous devons deux choses consi­dé­rables : la redé­cou­verte de la valeur scien­ti­fique du Moyen Âge et une concep­tion de la science dont l’in­fluence reste déter­mi­nante — même s’il s’est mon­tré méfiant, par exemple, à l’é­gard de l’exis­tence des atomes.

— Attends : un phy­si­cien qui doute des atomes ? Ça ne le dis­cré­dite pas un peu ?

— C’est la réac­tion habi­tuelle, et elle est com­pré­hen­sible. Mais Duhem ne niait pas les atomes par igno­rance : il refu­sait de confondre ce qui est utile pour cal­cu­ler avec ce qui existe réel­le­ment. C’est une exi­gence de rigueur, pas un caprice. Et c’est jus­te­ment cette exigence‐là qui rend sa pen­sée pré­cieuse aujourd’hui.

— Soit. Et cet expo­sé, tu l’as fait où et pour défendre quelle idée ?

— Dans un sémi­naire de recherche du labo­ra­toire SPHERE rat­ta­ché à l’U­ni­ver­si­té Paris 1 Panthéon‐Sorbonne. Mon idée cen­trale était que Duhem n’a jamais ces­sé d’œu­vrer pour la phy­sique et pour les phy­si­ciens, et que son œuvre his­to­rique et phi­lo­so­phique reste tout entière subor­don­née à cet objec­tif premier.

— D’ac­cord, mais quel est le lien avec la kiné­si­thé­ra­pie, puisque c’est tout de même là que tu enseignes ?

— La ques­tion est essen­tielle, et la réponse tient en deux temps. D’a­bord, nos étu­diants vont eux‐mêmes devoir mettre en œuvre une démarche scien­ti­fique : for­mu­ler des hypo­thèses, éva­luer des résul­tats, ajus­ter leur rai­son­ne­ment. De ce point de vue, Duhem est une réfé­rence de pre­mier ordre. Mais ensuite — et c’est ce qui me plaît par­ti­cu­liè­re­ment chez lui — Duhem a une conscience aiguë de la com­plexi­té. Grâce à Aris­tote, il sait que le monde natu­rel résiste aux sim­pli­fi­ca­tions. Grâce à Pas­cal, il sait que la démarche scien­ti­fique elle‐même est plus com­pli­quée qu’on ne le croit.

— Et c’est cette double com­plexi­té qui inté­resse notam­ment le futur kinésithérapeute ?

— Exac­te­ment. Parce que le patient qu’il va prendre en charge est plus com­plexe encore que le phé­no­mène phy­sique ou que la méthode qui per­met de l’é­tu­dier. Si nos étu­diants n’ont pas appris à se méfier des réponses toutes faites dans le domaine scien­ti­fique, com­ment voulez‐vous qu’ils résistent aux recettes sim­plistes face à un être humain ?

— Une manière de les vac­ci­ner contre le noir et blanc ?

— C’est mon leit­mo­tiv dans tous mes cours : dans un monde qui se veut de plus en plus binaire, il faut rap­pe­ler que notre tra­vail consiste tou­jours à pla­cer notre cur­seur quelque part entre gris clair et gris foncé.

— Sur cette allu­sion (vou­lue ?) à Jean‐Jacques Gold­man, je te laisse le mot de la fin.

— Le voi­ci : pla­cer chaque fois ce cur­seur au mieux, au sein d’une réa­li­té qui ne se laisse jamais réduire à deux cases à cocher : c’est le défi quo­ti­dien de nos étu­diants, et c’est aus­si le nôtre.